Avec Pessoa est le neuvième et dernier tome du Manifeste Incertain, une aventure littéraire et graphique unique entreprise par l'écrivain et dessinateur suisse Frédéric Pajak à partir de 2012. Publié en septembre 2020 aux éditions Noir sur Blanc (349 pages, 23 €), ce volume clôt une décennie de création en explorant la vie et l'œuvre du poète portugais Fernando Pessoa (1888-1935). Sélectionné pour le prix Renaudot Essai 2020 et le prix Hennessy 2020, l'ouvrage a été salué par la critique comme une conclusion magistrale à l'un des projets éditoriaux les plus singuliers de la littérature contemporaine francophone.
Le Manifeste Incertain : une œuvre en neuf tomes
Avant de parler du tome 9, il faut comprendre l'ensemble. Le Manifeste Incertain est un cycle de neuf livres publiés entre 2012 et 2020. Chaque volume mêle biographie (la vie d'un grand écrivain ou artiste), autobiographie (les propres souvenirs de Pajak) et plus de 200 dessins en noir et blanc par tome. L'écriture et le dessin ne se juxtaposent pas — ils se répondent, se complètent, créent un rythme visuel et narratif sans équivalent.
Le premier tome (2012) était consacré à Walter Benjamin, sous le titre Rêveur abîmé dans le paysage. Ont suivi des volumes explorant les destins d'Emily Dickinson, Marina Tsvetaïeva, Ezra Pound, Vincent van Gogh, Nietzsche et d'autres figures. À chaque fois, Pajak entrelace la vie de son sujet avec ses propres voyages, ses deuils, ses émerveillements. Le résultat est ce que Grégoire Leménager (L'Obs) a décrit comme « une vertigineuse fumerie d'opium peuplée de songes en noir et blanc ».
Fernando Pessoa : le poète aux mille visages
Fernando António Nogueira Pessoa, né à Lisbonne le 13 juin 1888, est considéré comme l'un des plus grands poètes du XXe siècle. Élevé en Afrique du Sud après le remariage de sa mère avec le consul du Portugal à Durban, il apprend l'anglais avant le portugais et développe très jeune une fascination pour les identités multiples. De retour à Lisbonne en 1905, il mène une vie d'une discrétion extrême : employé de bureau comme correspondant commercial en langues étrangères, il passe ses journées à traduire du courrier et ses nuits à écrire une œuvre colossale qu'il ne publie presque pas de son vivant.
Sa grande invention est celle des hétéronymes — non pas des pseudonymes, mais des personnalités littéraires complètes, dotées chacune d'une biographie, d'un style, d'une vision du monde. Les quatre principaux sont :
- Alberto Caeiro — poète pastoral, matérialiste, qui ne croit qu'à ce qu'il voit. Le « maître » des autres hétéronymes.
- Ricardo Reis — médecin monarchiste, classiciste, influencé par Horace. Écrit des odes d'une perfection formelle glacée.
- Álvaro de Campos — ingénieur naval, futuriste, exalté, auteur de l'Ode maritime, texte fiévreux de plus de 1 000 vers.
- Bernardo Soares — semi-hétéronyme, aide-comptable lisboète, auteur du Livre de l'Intranquillité, journal intime fragmentaire devenu l'un des textes les plus célèbres du XXe siècle.
Pessoa meurt le 30 novembre 1935, à 47 ans, d'une crise hépatique liée à l'alcoolisme. Il laisse dans une malle plus de 25 000 documents — poèmes, essais, fragments, lettres — dont l'essentiel ne sera publié que des décennies après sa mort. Sa dépouille repose aujourd'hui au monastère des Hiéronymites, à Belém, aux côtés des tombeaux de Vasco de Gama et de Luís de Camões.
Résumé d'Avec Pessoa
Le tome 9 du Manifeste Incertain se divise en trois parties : Avec Pessoa, L'Horizon des Événements et Souvenirs — Fin du Manifeste.
Avec Pessoa
La première partie retrace la vie du poète portugais, de son enfance sud-africaine à sa mort solitaire dans un hôpital de Lisbonne. Pajak s'attarde sur les moments charnières : la nuit du 8 mars 1914, où Pessoa connaît une « révélation » et voit surgir d'un coup trois hétéronymes ; la fondation de la revue Orpheu en avril 1915 avec ses amis Mário de Sá-Carneiro et Almada Negreiros ; la création avortée de Portugal Futurista en 1917 ; sa relation étrange et brève avec Ofélia Queiroz, à qui il écrit : « Une ombre d'ivrogne dispose-t-elle toujours d'une place dans vos souvenirs ? »
Pajak dessine Lisbonne, le Tage, les rues étroites de la Baixa, les cafés où Pessoa écrit ses fragments. L'approche n'est pas celle d'un biographe classique : Pajak accompagne Pessoa, marche avec lui, le regarde de biais. Il souligne le paradoxe d'un homme qui était un « grand homme d'inaction » — un employé de bureau qui considérait son travail comme « une sieste paisible » tout en produisant l'une des œuvres les plus vertigineuses de la littérature mondiale.
L'Horizon des Événements / Souvenirs
Fidèle au principe du Manifeste Incertain, Pajak entrelace la biographie de Pessoa avec ses propres souvenirs. Il voyage au Sahara, aux États-Unis, en Chine, en Europe. Il croise sur sa route Camille Pissarro, Charles Fourier, Benjamin Constant, la Casbah d'Alger. Il évoque le mouvement des Gilets jaunes avec une sympathie inattendue : « La France grondait. Je grondais avec elle, dans mon coin, au fin fond de la province. »
Le contraste entre les deux hommes est saisissant. Pessoa mène une existence austère, sédentaire, quasi désincarné — toute sa vie tient dans quelques rues de Lisbonne. Pajak, lui, se jette à corps perdu dans le monde, accumule les voyages, les rencontres, les émotions. Mais tous deux partagent la même intranquillité — ce mot que Pessoa a inventé pour nommer l'inquiétude fondamentale de celui qui regarde le monde sans illusion mais sans cynisme.
L'Épilogue
Le livre se clôt sur un épilogue inattendu, placé sous la protection d'Héraclite. Pajak y dessine des portraits de Jésus — saisissants, troublants, entre larmes et douceur — et raconte la figure d'Isaac Laquedem, le Juif errant. Jésus qui marche dans les rues de Paris. C'est la fin d'une histoire qui n'a pas duré deux mille ans mais une décennie — celle du Manifeste Incertain — et peut-être le début d'une autre.
L'art du dessin-écriture
Ce qui distingue le Manifeste Incertain de tout autre projet éditorial contemporain, c'est la fusion totale du texte et du dessin. Pajak ne « illustre » pas ses textes : il les dessine. Ses plus de 200 dessins en noir et blanc par volume ne sont pas décoratifs — ils sont narratifs. Les visages, les paysages, les ciels entre deux clartés constituent une écriture parallèle, avec ses propres rythmes, ses propres silences. Le trait est vif, fluide, maître des ombres et des gris. Cette dualité donne au Manifeste une qualité méditative rare : on le lit autant qu'on le regarde.
Notre avis
Avec Pessoa n'est pas un livre facile. Ce n'est pas une biographie classique, pas un essai, pas un roman graphique au sens habituel. C'est un objet littéraire hybride, délibérément labyrinthique, qui exige du lecteur qu'il accepte de se perdre — comme Pessoa se perdait dans ses hétéronymes, comme Pajak se perd dans ses souvenirs.
Mais pour qui accepte le voyage, la récompense est immense. Avec Pessoa offre l'un des portraits les plus justes et les plus émouvants de Fernando Pessoa — non pas le monument littéraire, mais l'homme fragile, solitaire, drôle parfois, qui écrivait dans un café de Lisbonne des textes que personne ne lisait et qui changeraient un jour la littérature mondiale.
Si vous n'avez jamais lu le Manifeste Incertain, commencez par le tome 1 (Rêveur abîmé dans le paysage). Si vous connaissez déjà la série, ce dernier tome est à la hauteur de la promesse. Et si vous ne connaissez pas Pessoa, lisez d'abord le Livre de l'Intranquillité (traduction de Françoise Laye, Christian Bourgois Éditeur) — puis revenez à Pajak. Les deux se nourrissent mutuellement.
« Ma vie : une tragédie tombée sous les nuées dans les anges, et dont on n'a jamais joué que le premier acte. » — Fernando Pessoa, Le Livre de l'Intranquillité