Le prix Goncourt de la biographie Edmonde Charles-Roux
Chaque année, l'Académie Goncourt décerne un prix dédié à la biographie littéraire. Rebaptisé en 2017 « Goncourt de la biographie Edmonde Charles-Roux » en hommage à l'ancienne présidente de l'Académie, ce prix récompense un ouvrage qui allie rigueur historique et qualité d'écriture. Contrairement au Goncourt principal, annoncé en novembre chez Drouant, le Goncourt de la biographie est proclamé au début du mois de juin et remis solennellement à Nancy en septembre, à l'occasion du Livre sur la Place.
En 2021, le jury a distingué Pauline Dreyfus pour sa biographie de Paul Morand, publiée chez Gallimard. Un choix qui a suscité autant d'admiration que de débat.
Pauline Dreyfus : portrait d'une biographe exigeante
Pauline Dreyfus n'en est pas à son premier coup d'éclat. Journaliste et écrivaine, elle s'est spécialisée dans les grandes figures littéraires du XXe siècle français. Avant Paul Morand, elle avait déjà publié des biographies remarquées, dont celle de Robert de Montesquiou et un essai sur les personnalités du Paris mondain de l'entre-deux-guerres. Son écriture se distingue par une précision documentaire rare, alliée à un style élégant qui rend ses ouvrages accessibles au grand public sans sacrifier la rigueur académique.
Son approche de la biographie relève de l'enquête littéraire : elle croise archives inédites, correspondances privées et témoignages pour reconstruire un portrait en mouvement, loin des hagiographies complaisantes.
Paul Morand : l'homme pressé de tout vivre
Paul Morand (1888-1976) est l'une des figures les plus brillantes et les plus controversées de la littérature française du XXe siècle. Diplomate, voyageur infatigable, styliste d'exception, il a incarné la modernité littéraire des années 1920 avec des recueils comme Ouvert la nuit (1922) et Fermé la nuit (1923), salués par Proust lui-même qui en a préfacé le premier.
Mais Morand est aussi l'homme de la collaboration. Ambassadeur de Vichy en Roumanie puis en Suisse, proche de Laval, il a fait des choix politiques qui lui ont valu une longue disgrâce après la Libération. Interdit de publication pendant plusieurs années, il n'a été élu à l'Académie française qu'en 1968, après un premier refus retentissant en 1958 où le général de Gaulle avait pesé pour bloquer son élection.
C'est cette dualité — le génie littéraire et l'aveuglement politique — qui rend Morand si difficile à biographer. Comment rendre justice au style sans absoudre l'homme ?
L'œuvre : vitesse, cosmopolitisme et modernité
Le style de Morand est immédiatement reconnaissable : phrases courtes, images fulgurantes, rythme syncopé. Il a été l'un des premiers écrivains français à intégrer le jazz, l'automobile et l'avion dans la prose littéraire. Ses nouvelles des années 1920 restent des modèles du genre, avec leurs portraits de femmes modernes, de nuits urbaines et de voyages transatlantiques.
Parmi ses œuvres majeures :
- Ouvert la nuit (1922) — Six nouvelles cosmopolites, préface de Proust.
- L'Homme pressé (1941) — Roman sur la frénésie du mouvement perpétuel.
- Hécate et ses chiens (1954) — Roman sombre sur le désir et la transgression.
- Venises (1971) — Mémoires fragmentaires, considéré comme son testament littéraire.
Le livre de Pauline Dreyfus : une biographie sans concession
Dans Paul Morand, Pauline Dreyfus refuse le piège de la fascination comme celui de la condamnation. Elle retrace l'intégralité du parcours — l'enfance bourgeoise, la formation diplomatique, les succès littéraires fulgurants, les années noires de la collaboration, l'exil, le retour progressif, l'Académie française — avec une objectivité scrupuleuse.
Le livre s'appuie sur des archives inédites : correspondances avec Chanel, Cocteau, Proust, documents diplomatiques, journaux intimes. Dreyfus ne cherche ni à réhabiliter ni à accabler. Elle montre un homme complexe, pétri de contradictions : cosmopolite et xénophobe, moderne et réactionnaire, séducteur et solitaire.
La force du livre réside dans sa capacité à rendre le contexte. Dreyfus ne juge pas Morand depuis le confort du XXIe siècle : elle reconstitue le monde dans lequel il a évolué, les réseaux, les pressions, les opportunismes, les lâchetés de toute une génération. Sans excuser, elle explique.
Pourquoi le jury Goncourt a choisi ce livre
Le choix du jury s'inscrit dans une tradition du Goncourt de la biographie : récompenser des ouvrages qui renouvellent le regard sur une figure connue. Paul Morand avait déjà fait l'objet de nombreuses études, mais aucune n'avait atteint ce degré de complétude et de nuance. Dreyfus a su transformer un exercice académique en véritable récit littéraire, ce qui est exactement l'esprit du prix.
Le palmarès récent du Goncourt de la biographie
Pour situer le choix de 2021, voici les lauréats des dernières années :
- 2019 — Bénédicte Vergez-Chaignon, Vichy en prison (Gallimard)
- 2020 — Emmanuel de Waresquiel, Juger la reine (Tallandier)
- 2021 — Pauline Dreyfus, Paul Morand (Gallimard)
- 2022 — Philippe Artières, Le Dossier sauvage (Verticales)
- 2023 — Céline Curiol, Rien que la vie (Actes Sud)
Le prix distingue régulièrement des biographies qui osent aborder des personnalités clivantes ou des sujets sensibles, ce qui en fait l'un des prix les plus audacieux du paysage littéraire français.
Notre avis
La biographie de Pauline Dreyfus est un modèle du genre. On y entre pour Paul Morand, on en ressort avec une compréhension bien plus large de la littérature et de la société française du XXe siècle. L'écriture est fluide, l'appareil critique solide mais jamais pesant, et la capacité de l'autrice à maintenir le suspense narratif — oui, on peut lire une biographie comme un roman — est remarquable.
Pour les amateurs de littérature française, c'est un livre essentiel. Pour les auteurs, c'est une leçon de biographie : comment raconter une vie sans la simplifier, comment documenter sans ennuyer, comment rester honnête face à un sujet qui ne demande qu'à être mythifié ou diabolisé.