Un an après le couteau
Le 12 août 2022, Salman Rushdie monte sur la scène du Chautauqua Institution, dans l'État de New York, pour donner une conférence sur la liberté d'expression. Il n'a pas le temps de prononcer un mot. Un homme de 24 ans, Hadi Matar, se précipite sur scène et le poignarde dix fois en moins de 30 secondes — au cou, à l'abdomen, au visage, à l'œil. L'écrivain s'effondre dans une mare de sang.
Un an après, Salman Rushdie est vivant. Il a perdu l'usage de son œil droit, l'usage de sa main gauche (les nerfs ont été sectionnés), et porte des cicatrices profondes au visage et au cou. Mais il écrit. Il parle. Il refuse de se taire. Et il prépare un livre — Knife — sur cette journée qui a failli le tuer.
La fatwa : 34 ans de menace de mort
Pour comprendre l'attaque de 2022, il faut remonter au 14 février 1989. Ce jour-là, l'ayatollah Khomeini, guide suprême de l'Iran, prononce une fatwa (décret religieux) condamnant à mort Salman Rushdie pour blasphème, après la publication de son roman Les Versets sataniques (1988). Une prime est mise sur la tête de l'écrivain — elle sera régulièrement augmentée au fil des années, atteignant 3,3 millions de dollars.
Rushdie entre dans la clandestinité. Pendant neuf ans (1989-1998), il vit sous la protection permanente du MI5 (les services de renseignement britanniques), changeant de domicile tous les quelques jours, sous le pseudonyme de « Joseph Anton » (combinaison de Joseph Conrad et Anton Tchekhov). Il racontera cette période dans ses mémoires, Joseph Anton (2012).
La fatwa n'a jamais été levée. En 1998, le gouvernement iranien a pris ses distances avec elle, mais les autorités religieuses ne l'ont pas annulée. Rushdie a progressivement repris une vie publique — conférences, apparitions médiatiques, vie new-yorkaise. L'attaque de 2022 a rappelé au monde que la menace n'avait jamais disparu.
Qui est Salman Rushdie ?
Ahmed Salman Rushdie naît le 19 juin 1947 à Bombay (Mumbai), dans une famille musulmane aisée et libérale. Il étudie au Rugby School en Angleterre, puis au King's College de Cambridge (histoire). Après quelques années dans la publicité (il invente le slogan « Naughty but nice » pour une marque de crème fraîche), il se consacre à l'écriture.
Son deuxième roman, Les Enfants de minuit (Midnight's Children, 1981), remporte le Booker Prize et le catapulte parmi les plus grands romanciers vivants. Le livre raconte l'histoire de l'Inde à travers 1 001 enfants nés à minuit le 15 août 1947 — jour de l'indépendance. En 2008, il sera élu « Best of the Booker » — le meilleur Booker Prize des 40 premières années du prix.
Les œuvres majeures
- Les Enfants de minuit (1981) — Booker Prize. L'Inde comme épopée magique et politique. Un style flamboyant, baroque, qui mêle réalisme magique et satire historique.
- Les Versets sataniques (1988) — Le roman qui a déclenché la fatwa. Deux acteurs indiens survivent à un crash aérien au-dessus de la Manche : l'un se transforme en ange, l'autre en démon. Un roman sur l'identité, la migration, la foi et le doute — et l'un des plus grands livres du XXe siècle, éclipsé par la polémique.
- Le Dernier Soupir du Maure (1995) — Saga familiale sur quatre générations à Bombay. Un feu d'artifice linguistique.
- Furie (2001) — Un professeur quitte Bombay pour New York. Roman sur la colère, l'Amérique et la transformation de soi.
- Quichotte (2019) — Réécriture de Don Quichotte à l'ère des fake news et de la télé-réalité. Finaliste du Booker Prize.
Le symbole de la liberté d'expression
Bien au-delà de son œuvre littéraire, Salman Rushdie est devenu le symbole mondial de la liberté d'expression. L'affaire des Versets sataniques a posé une question qui reste brûlante : un écrivain peut-il être condamné à mort pour un livre ? La réponse de Rushdie — et de la communauté littéraire internationale — est un non catégorique.
L'attaque de 2022 a provoqué une vague de solidarité mondiale. Le PEN International, les organisations de défense de la liberté de la presse, des gouvernements entiers ont réaffirmé leur soutien. En France, où l'affaire Charlie Hebdo (2015) a donné à la question de la liberté d'expression une résonance particulière, l'émotion a été immense.
Rushdie lui-même, fidèle à son caractère, a refusé de céder à la peur. Dans ses premières déclarations publiques après l'attaque, il a déclaré : « Un seul mot : malgré tout, la vie. » Son livre Knife, annoncé pour 2024, sera un récit direct de l'agression et de ses conséquences — un acte de courage littéraire qui prolonge un combat de 34 ans.
« Un livre est une version de la liberté. Si quelqu'un veut vous tuer pour l'avoir écrit, c'est la preuve que ce livre comptait. » — Salman Rushdie