La Fille du Reich (Daughter of the Reich en version originale) est un roman historique de l'auteure britannique Louise Fein, publié en 2020 en anglais et traduit en français aux éditions Hauteville (environ 570 pages). Inspiré par l'histoire familiale de l'auteure — dont le père, juif allemand, a dû fuir l'Allemagne nazie —, ce roman raconte l'amour interdit entre une jeune fille élevée dans l'idéologie nazie et un garçon juif dans le Leipzig des années 1930. Un Roméo et Juliette sous le Troisième Reich, aussi haletant qu'instructif.
L'auteure : Louise Fein
Louise Fein est une romancière britannique née à Londres. Avant de se consacrer à l'écriture, elle a travaillé dans le commerce international puis dans le développement de projets humanitaires. C'est l'histoire de son propre père — un juif allemand contraint de quitter l'Allemagne pour l'Angleterre dans les années 1930 — qui l'a poussée à écrire La Fille du Reich, son premier roman.
Pour préparer l'écriture, Fein a mené plusieurs années de recherches sur la vie quotidienne à Leipzig sous le national-socialisme, l'endoctrinement de la jeunesse, les lois de Nuremberg (1935), la Nuit de Cristal (1938) et les mécanismes psychologiques qui ont permis à des citoyens ordinaires d'adhérer à une idéologie meurtrière. Ce travail documentaire se ressent à chaque page : le roman est à la fois un récit romanesque et un témoignage historique remarquablement informé.
Le contexte historique : Leipzig sous le nazisme
Le roman se déroule principalement à Leipzig, en Saxe, entre 1929 et 1939. Leipzig était alors une grande ville universitaire et culturelle — le berceau de la musique de Bach et de Mendelssohn, un centre de l'édition et de l'imprimerie allemande. Mais c'était aussi l'une des villes où le NSDAP (le parti nazi) s'est implanté le plus tôt et le plus profondément.
Fein reconstitue avec précision la montée progressive du régime : les premières intimidations, les boycotts des commerces juifs (1933), les lois de Nuremberg interdisant les mariages et les relations sexuelles entre Juifs et « Aryens » (1935), la radicalisation de la propagande, et enfin la Nuit de Cristal du 9 novembre 1938, point de bascule vers la violence ouverte et organisée. Leipzig a connu ce pogrom avec une violence particulière : la synagogue de la Gottschedstraße a été incendiée et des centaines de commerces juifs saccagés.
Résumé du roman
L'enfance : l'innocence et l'endoctrinement
Hetty Heinrich grandit à Leipzig dans une famille de l'élite nazie. Son père, Franz Heinrich, est un officier SS de haut rang, fervent national-socialiste. Sa mère, Helene, est une épouse et mère modèle selon les critères du Reich. Hetty est une enfant obéissante, brillante, qui adhère avec ferveur à l'idéologie dans laquelle elle baigne depuis la naissance. Elle est membre enthousiaste du BDM (Bund Deutscher Mädel, la Ligue des jeunes filles allemandes), l'équivalent féminin des Jeunesses hitlériennes.
Dans son enfance, Hetty a un ami : Walter Keller, un garçon de son quartier. Mais Walter est juif. Lorsque le régime durcit ses lois raciales, les deux enfants sont séparés. Walter disparaît de la vie de Hetty — ou du moins, c'est ce qu'elle croit.
Les retrouvailles : l'amour interdit
Plusieurs années plus tard, Hetty, devenue adolescente, retrouve Walter par hasard. Il a grandi, changé, mais l'alchimie entre eux est immédiate. Un lien se renoue — d'abord amical, puis amoureux. Hetty tombe éperdument amoureuse de Walter.
Le problème est évident et terrible : selon les lois de Nuremberg, toute relation entre une « Aryenne » et un Juif est un crime passible de prison — voire de mort. Si leur relation est découverte, Walter sera envoyé en camp de concentration et Hetty sera déshonorée, emprisonnée, peut-être pire. La famille Heinrich sera anéantie.
Hetty est déchirée entre deux mondes irréconciliables : d'un côté, tout ce qu'elle a appris — la supériorité raciale, la loyauté au Führer, l'obéissance au père —, de l'autre, ce qu'elle ressent — l'amour, l'empathie, le doute. Peu à peu, ses certitudes se fissurent. Elle commence à voir le régime pour ce qu'il est : non pas un idéal de grandeur, mais une machine de haine et de destruction.
La fuite en avant
Malgré le danger, Hetty et Walter décident de vivre leur amour en secret. Ils se voient en cachette, échangent des lettres, élaborent des plans de fuite. Mais le piège se resserre : l'antisémitisme s'intensifie, les contrôles se multiplient, la délation est encouragée. La Nuit de Cristal (novembre 1938) fait basculer le récit dans l'urgence absolue.
Hetty doit faire un choix : sa famille ou Walter, le Reich ou l'amour, la sécurité ou la conscience. Ce choix — et ses conséquences — constitue le cœur dramatique du dernier tiers du roman. Fein ne simplifie rien : les décisions de Hetty sont imparfaites, contradictoires, humaines. Il n'y a pas de héros sans peur dans ce livre — seulement des êtres humains pris dans les mâchoires de l'Histoire.
Les thèmes du roman
L'endoctrinement et le réveil de la conscience
Le thème le plus puissant du roman est le processus par lequel une jeune fille sincèrement convaincue par l'idéologie nazie en vient à la remettre en question. Fein montre avec finesse que l'endoctrinement n'est pas réservé aux imbéciles ou aux méchants : Hetty est intelligente, sensible, loyale. C'est précisément parce qu'elle est capable d'aimer qu'elle finit par voir la vérité. Le roman pose une question universelle : que faut-il pour qu'un être humain élevé dans le mensonge parvienne à penser par lui-même ?
L'amour comme acte de résistance
Dans un régime qui légiférait jusque dans les chambres à coucher, aimer quelqu'un de la « mauvaise » religion ou de la « mauvaise » race était un acte de rébellion absolue. L'amour de Hetty et Walter n'est pas seulement romantique — il est politique. Chaque baiser est une transgression, chaque rendez-vous un acte de résistance.
La banalité du mal
Fein ne diabolise pas les personnages nazis — et c'est ce qui rend le roman si troublant. Franz Heinrich, le père de Hetty, n'est pas un monstre. C'est un père aimant, un mari attentionné, un homme convaincu de servir son pays. Cette normalité est le vrai scandale : le mal, comme l'a montré Hannah Arendt, n'a pas besoin de monstres. Il a besoin de gens ordinaires qui cessent de penser.
Style et écriture
Le roman est écrit à la première personne, du point de vue de Hetty. Ce choix narratif est décisif : le lecteur voit le monde à travers les yeux d'une jeune fille qui croit sincèrement à la propagande, puis assiste de l'intérieur à l'effondrement de ses certitudes. Le style est fluide, immersif, chargé de tension. Fein excelle dans les scènes de suspense — les rencontres secrètes, les fouilles, les moments où Hetty frôle la découverte — mais aussi dans les passages intimes, où l'héroïne se confronte à sa propre culpabilité.
Le roman fait environ 570 pages, mais se lit vite : la construction en courts chapitres et les cliffhangers réguliers créent un effet de page-turner remarquable pour un roman historique.
Notre avis
La Fille du Reich s'inscrit dans la lignée des grands romans historiques sur la Seconde Guerre mondiale — Le Tatoueur d'Auschwitz de Heather Morris, La Voleuse de livres de Markus Zusak, Elle s'appelait Sarah de Tatiana de Rosnay. Ce qui le distingue, c'est le point de vue : celui d'une jeune Allemande « du bon côté » du régime, qui découvre qu'il n'y a pas de bon côté.
Fein parvient à émouvoir sans manipuler, à instruire sans alourdir, à raconter l'horreur sans complaisance. C'est un roman qui rappelle que la démocratie n'est jamais acquise, que l'endoctrinement peut toucher n'importe qui, et que la capacité à aimer reste le dernier rempart contre la barbarie. Indispensable.
« J'ai été élevée pour haïr. Personne ne m'avait appris que l'on pouvait aussi choisir d'aimer. » — Louise Fein, La Fille du Reich