The Game: Penetrating the Secret Society of Pickup Artists, publié en 2005 aux États-Unis et traduit en français en 2008 sous le titre The Game : Les secrets d'un virtuose de la drague (éditions Au Diable Vauvert), est un récit autobiographique de Neil Strauss, journaliste au New York Times et à Rolling Stone. Le livre raconte son immersion de deux ans dans la communauté secrète des pick-up artists (PUA), ces hommes qui ont fait de la séduction une science. Best-seller mondial, le livre a suscité autant de fascination que de controverses.
L'histoire : de journaliste timide à « virtuose de la drague »
Au début du livre, Neil Strauss se décrit comme un homme ordinaire — petit, chauve, sans confiance en lui — qui n'a aucun succès avec les femmes. Un jour, il tombe sur un forum Internet où des hommes partagent des « techniques de séduction » codifiées, testées et perfectionnées comme des algorithmes. Intrigué, il décide de s'y infiltrer en tant que journaliste.
Il s'inscrit à un séminaire de coaching dirigé par Mystery (Erik von Markovik), un magicien canadien devenu le gourou le plus célèbre de la communauté. Strauss devient son assistant, adopte le pseudonyme de Style, et plonge tête la première dans cet univers. Ce qui devait être un reportage se transforme en obsession personnelle.
Au fil des mois, Strauss apprend et maîtrise les techniques : l'opener (phrase d'accroche), le neg (compliment ambigu), le DHV (demonstration of higher value), le kino (escalade du contact physique). Il devient l'un des meilleurs PUA du monde. Avec Mystery et d'autres « artistes de la drague », il emménage dans une villa à Hollywood surnommée Project Hollywood, une sorte de fraternité de la séduction où vivent ensemble les gourous les plus célèbres de la communauté.
Les personnages clés
L'une des forces du livre est sa galerie de personnages, tous réels :
- Mystery (Erik von Markovik) — Le mentor de Strauss. Magicien de scène, excentrique, brillant et psychologiquement instable. Il est le créateur de la « Mystery Method », le système de séduction le plus influent de la communauté. Le livre montre aussi ses crises dépressives et ses tentatives de suicide — un portrait nuancé loin de l'image du séducteur invincible.
- Style (Neil Strauss) — Le narrateur. Son arc narratif est celui d'une transformation : de l'homme timide au séducteur accompli, puis au désenchantement progressif.
- Tyler Durden (Owen Cook) — Un jeune Canadien ambitieux qui finit par trahir Mystery pour créer sa propre école de séduction (Real Social Dynamics). Il incarne l'ambition dévorante et la face sombre de la communauté.
- Ross Jeffries — Le pionnier historique de la séduction programmée, inventeur du « Speed Seduction » basé sur la PNL (programmation neuro-linguistique). Personnage paranoïaque et rancunier dans le récit.
Le livre croise aussi des célébrités : Courtney Love, Paris Hilton, Britney Spears, Tom Cruise — des apparitions qui ancrent le récit dans le Hollywood des années 2000.
Le tournant : la désillusion
La force de The Game est de ne pas être un simple manuel de séduction. C'est un récit à arc narratif, avec un tournant. Au sommet de sa gloire de PUA, Strauss rencontre Lisa (Lisa Leveridge, guitariste du groupe The Courtney Love Band), une femme sur qui aucune de ses techniques ne fonctionne. Il en tombe amoureux — et réalise que tout ce qu'il a appris est incapable de créer une vraie connexion émotionnelle.
Le Project Hollywood se désintègre : jalousies, trahisons, crises psychologiques. Mystery fait une dépression sévère. Tyler Durden monte les membres les uns contre les autres. La communauté, qui se voulait une fraternité, se révèle être un nid de rivalités et d'egos fragiles. Strauss quitte la maison, quitte la communauté, et conclut que les techniques de séduction sont un raccourci qui ne mène nulle part si l'on ne travaille pas sur soi en profondeur.
Pourquoi le livre a marqué les esprits
The Game a été un phénomène culturel pour plusieurs raisons :
- La qualité de l'écriture. Strauss est un vrai journaliste, formé au New York Times et à Rolling Stone. Le livre est construit comme un roman, avec un rythme, des personnages complexes et un arc narratif satisfaisant. Ce n'est pas un guide de drague — c'est un récit immersif.
- La révélation d'un monde secret. Avant The Game, la communauté des PUA existait dans l'ombre, sur des forums confidentiels. Le livre l'a exposée au grand public, provoquant un mélange de fascination et de rejet.
- L'honnêteté du narrateur. Strauss ne se présente pas comme un héros. Il montre ses faiblesses, son addiction aux techniques, et finit par admettre que tout cela était un moyen de fuir ses propres insécurités.
Les controverses
Le livre a été vivement critiqué, et ces critiques sont légitimes :
- La vision utilitariste des femmes. Dans l'univers PUA, les femmes sont réduites à des « cibles » à « conquérir » via des scripts prédéfinis. Même si Strauss finit par prendre ses distances avec cette vision, le livre y baigne pendant 400 pages.
- La manipulation psychologique. Les techniques décrites (negging, faux désintérêt, isolation de la cible) relèvent de la manipulation, quelles que soient les justifications données par leurs promoteurs.
- L'effet prescriptif. Bien que Strauss présente le livre comme un récit critique, beaucoup de lecteurs l'ont pris comme un mode d'emploi, ce qui a alimenté toute une industrie du coaching en séduction, parfois toxique.
Strauss lui-même a pris ses distances avec le monde PUA. En 2015, il publie The Truth: An Uncomfortable Book About Relationships, un livre-confession sur son addiction au sexe et sa thérapie, dans lequel il déconstruit tout ce qu'il avait glorifié dans The Game.
Notre avis
The Game est un livre fascinant et dérangeant. Fascinant parce que Strauss est un excellent narrateur et que le monde qu'il décrit est réellement surprenant. Dérangeant parce que la vision des relations humaines qui s'en dégage est profondément réductrice. Le livre vaut d'être lu comme un document anthropologique sur la masculinité en crise au début du XXIe siècle — et comme un récit qui, à sa propre façon, finit par démontrer les limites de ce qu'il décrit.
Si vous le lisez, lisez-le jusqu'au bout : c'est dans les derniers chapitres, quand tout s'effondre, que le livre trouve sa véritable signification.
« J'avais passé deux ans à apprendre à séduire n'importe quelle femme. Mais je n'avais toujours pas appris à en aimer une seule. » — Neil Strauss, The Game