L'ermite de la littérature américaine
Cormac McCarthy est mort le 13 juin 2023 à Santa Fe (Nouveau-Mexique), à l'âge de 89 ans. Avec lui s'éteint celui que la critique considère unanimement comme le plus grand écrivain américain vivant depuis la mort de William Faulkner — et l'un des plus grands romanciers de la langue anglaise du XXe et du XXIe siècle.
Harold Bloom le plaçait aux côtés de Thomas Pynchon, Don DeLillo et Philip Roth dans le « quatuor » de la littérature américaine contemporaine. Mais McCarthy les surpassait tous par la puissance brute de sa prose, sa vision tragique de l'humanité et sa capacité à transformer le paysage américain en personnage littéraire à part entière.
Une vie dans l'ombre
Charles McCarthy Jr. naît le 20 juillet 1933 à Providence (Rhode Island), mais grandit à Knoxville (Tennessee). Il change son prénom en « Cormac » (du gaélique « fils de Charles ») pour se distinguer du ventriloque Charlie McCarthy, célèbre à l'époque. Après deux années dans l'Air Force et des études inachevées à l'Université du Tennessee, il se consacre entièrement à l'écriture.
Pendant les vingt premières années de sa carrière, McCarthy vit dans une pauvreté extrême. Ses premiers romans — The Orchard Keeper (1965), Outer Dark (1968), Child of God (1973), Suttree (1979) — sont salués par la critique mais ignorés du public. Il vit dans un motel sans téléphone, refuse les interviews, ne fait aucune promotion. Sa seule source de revenus stable est une bourse de la Fondation MacArthur (le « prix des génies »), obtenue en 1981.
Les œuvres majeures
- Méridien de sang (Blood Meridian, 1985) — Considéré par Harold Bloom comme « le plus grand roman américain depuis Moby Dick ». Un western apocalyptique d'une violence inouïe, qui suit une bande de scalpers dans le désert mexicain des années 1850. Le personnage du Juge Holden — géant albinos, érudit, danseur, pédophile, meurtrier philosophe — est l'une des figures les plus terrifiantes de la littérature mondiale. Le roman n'a trouvé son public que vingt ans après sa parution.
- La Trilogie des confins (Border Trilogy, 1992-1998) — De si jolis chevaux, Le Grand Passage, Des villes dans la plaine. Trois romans sur la fin du Far West, la perte de l'innocence et la frontière mexicaine. De si jolis chevaux (National Book Award 1992) est le premier succès commercial de McCarthy — à 59 ans.
- No Country for Old Men (2005) — Un chasseur trouve une mallette pleine d'argent dans le désert texan. Un tueur psychopathe, Anton Chigurh (et sa bonbonne à air comprimé), le traque. Le shérif Bell commente, impuissant. Adapté au cinéma par les frères Coen (2007), le film remporte 4 Oscars dont celui du meilleur film. Javier Bardem y est inoubliable.
- La Route (The Road, 2006) — Prix Pulitzer 2007. Un père et son fils traversent un monde post-apocalyptique vidé de toute vie, de toute couleur, de toute espérance. Ils poussent un caddie sur une route de cendres. C'est le roman le plus dépouillé de McCarthy — et le plus bouleversant. Une méditation sur l'amour paternel comme dernier rempart contre le néant. Oprah Winfrey le sélectionne dans son club de lecture, propulsant les ventes à plusieurs millions d'exemplaires.
- Le Passager et Stella Maris (2022) — Ses deux derniers romans, publiés à 89 ans. Un diptyque sur un frère et une sœur, la physique quantique, la culpabilité et la folie. La preuve que McCarthy n'avait rien perdu de sa puissance.
Le style McCarthy
La prose de McCarthy est immédiatement reconnaissable :
- Pas de guillemets pour les dialogues — une marque de fabrique qui abolit la frontière entre narration et parole.
- Une ponctuation minimale — peu de virgules, pas d'apostrophes pour les contractions en anglais.
- Des descriptions de paysage d'une beauté hallucinante — le désert, les montagnes, le ciel du Nouveau-Mexique deviennent des personnages.
- Une violence sans complaisance — McCarthy ne détourne pas le regard. La violence chez lui est comme la météo : elle existe, elle détruit, elle ne demande pas la permission.
- Des influences bibliques — le rythme de ses phrases, leur cadence, leur solennité évoquent l'Ancien Testament et Faulkner.
McCarthy en France
Longtemps méconnu en France, McCarthy a été popularisé par les éditions de l'Olivier et par les traductions magistrales de François Hirsch. La Route, porté par le Pulitzer et l'adaptation cinématographique avec Viggo Mortensen (2009), est devenu un best-seller en France. Aujourd'hui, les principaux romans de McCarthy sont disponibles en Points (Seuil) et la reconnaissance critique est totale — même si McCarthy reste moins lu en France qu'aux États-Unis ou au Royaume-Uni.
« Il portait l'enfant et il portait ce qu'il y avait de meilleur en lui, et il le savait, et il savait que si c'était pour la dernière chose, c'était pour la seule qui comptait. » — Cormac McCarthy, La Route