Le Journal d'Anne Frank est l'un des livres les plus lus, les plus traduits et les plus étudiés au monde. Plus de 30 millions d'exemplaires vendus, des traductions dans plus de 70 langues, un texte au programme scolaire de dizaines de pays. Pourtant, derrière ce monument littéraire se cache une histoire éditoriale aussi extraordinaire que tragique — celle d'un cahier à carreaux offert pour un anniversaire, sauvé par miracle et publié contre toute attente.
Un cahier pour ses treize ans
Le 12 juin 1942, Anne Frank fête ses treize ans à Amsterdam. Parmi ses cadeaux, un petit cahier à carreaux rouges et blancs qu'elle a elle-même choisi dans une papeterie. Elle le baptise « Kitty » et commence à y écrire dès le jour même : « J'espère pouvoir tout te confier comme je n'ai encore pu le faire à personne, et j'espère que tu me seras d'un grand soutien. »
Anne n'est pas une diariste ordinaire. Issue d'une famille juive allemande réfugiée aux Pays-Bas depuis 1933 pour fuir le nazisme, elle est une adolescente vive, drôle, ambitieuse, qui rêve de devenir écrivaine ou journaliste. Son écriture est précocement mûre — phrases ciselées, sens aigu de l'observation, humour mordant et capacité d'introspection remarquable pour son âge.
L'Annexe : 25 mois de clandestinité
Le 6 juillet 1942, trois semaines après le début du journal, la famille Frank entre en clandestinité. Otto Frank, le père, a aménagé une cachette secrète — l'Achterhuis (l'« Annexe ») — dans les étages arrière de son entreprise au 263, Prinsengracht à Amsterdam. Huit personnes y vivront cachées pendant plus de deux ans : les quatre Frank (Otto, Edith, Margot et Anne), la famille Van Pels (Hermann, Auguste et Peter) et Fritz Pfeffer, un dentiste.
Pendant 25 mois, Anne écrit presque quotidiennement. Elle décrit la vie confinée dans l'Annexe — les peurs, les disputes, l'ennui, la faim, les bombardements, les nouvelles de la guerre captées à la radio. Mais elle écrit aussi sur l'adolescence, le premier amour (Peter Van Pels), les conflits avec sa mère, l'admiration pour son père, ses lectures, ses rêves d'avenir.
En mars 1944, un événement décisif se produit. Anne entend à la radio le ministre néerlandais en exil, Gerrit Bolkestein, appeler les Néerlandais à conserver leurs journaux et correspondances de guerre pour constituer des archives après la Libération. Anne prend alors une décision capitale : elle réécrit son journal depuis le début sur des feuilles volantes, corrigeant le style, supprimant des passages, ajoutant des réflexions — en vue d'une publication future. Elle envisage le titre Het Achterhuis (L'Annexe).
L'arrestation et la déportation
Le 4 août 1944, la police allemande fait irruption dans l'Annexe. Les huit clandestins sont arrêtés et déportés. Personne ne sait avec certitude qui les a dénoncés — la question fait encore l'objet de recherches et de controverses aujourd'hui.
Anne et Margot sont transférées au camp de Bergen-Belsen en Allemagne. Elles y meurent toutes les deux du typhus en février ou mars 1945, quelques semaines seulement avant la libération du camp par les troupes britanniques. Anne avait quinze ans.
De tous les occupants de l'Annexe, seul Otto Frank survivra. Il est libéré d'Auschwitz par l'Armée rouge le 27 janvier 1945.
Le sauvetage du manuscrit
Après l'arrestation, deux employées d'Otto Frank qui avaient aidé les clandestins — Miep Gies et Bep Voskuijl — retournent dans l'Annexe et récupèrent les cahiers et les feuilles volantes d'Anne, éparpillés sur le sol par les policiers. Miep Gies les range dans un tiroir de son bureau sans les lire, dans l'espoir de les rendre à Anne après la guerre.
Quand Otto Frank apprend la mort de ses deux filles, Miep lui remet les écrits. « Voici l'héritage de votre fille Anne », lui dit-elle. Otto découvre alors l'ampleur et la profondeur du journal. Il est stupéfait par la maturité littéraire de sa fille et par des passages intimes qu'il ignorait totalement.
La publication : un parcours semé d'embûches
Otto Frank tape à la machine une version du journal, combinant les deux versions d'Anne (la version originale et la version réécrite), tout en supprimant certains passages qu'il juge trop intimes ou susceptibles de blesser des personnes vivantes — notamment les remarques d'Anne sur sa mère et sur la sexualité.
Il soumet le manuscrit à plusieurs éditeurs néerlandais. Tous refusent. C'est finalement grâce à l'intervention de l'historien Jan Romein, qui publie un article élogieux dans le journal Het Parool le 3 avril 1946, que l'éditeur Contact accepte de publier le livre. Het Achterhuis paraît le 25 juin 1947 à 3 000 exemplaires.
Le succès est d'abord modeste aux Pays-Bas. Mais les traductions changent tout. La version allemande paraît en 1950, la version française (Le Journal d'Anne Frank) en 1950 également chez Calmann-Lévy, puis la version américaine en 1952 sous le titre The Diary of a Young Girl. Aux États-Unis, le livre devient un phénomène éditorial, porté par une critique unanime et par l'adaptation théâtrale de 1955, qui remporte le prix Pulitzer.
L'impact mondial
Le Journal d'Anne Frank a transformé la manière dont le monde a perçu la Shoah. Là où les chiffres et les témoignages d'adultes peinaient à toucher le grand public, la voix d'une adolescente — drôle, impertinente, rêveuse, vulnérable — a créé une identification émotionnelle universelle. Anne Frank est devenue le visage humain de six millions de victimes.
Le livre est aujourd'hui au programme scolaire dans des dizaines de pays. La Maison Anne Frank au 263 Prinsengracht à Amsterdam, ouverte en 1960 à l'initiative d'Otto Frank, reçoit plus d'un million de visiteurs par an. C'est le musée le plus visité des Pays-Bas.
Les controverses et les éditions successives
Le journal a fait l'objet de plusieurs controverses au fil des décennies :
- L'authenticité : Des négationnistes ont contesté l'authenticité du journal dès les années 1950. En 1986, l'Institut néerlandais de documentation de guerre (NIOD) a publié une édition critique définitive, incluant une analyse graphologique et chimique qui confirme sans ambiguïté que le journal a bien été écrit par Anne Frank entre 1942 et 1944.
- Les coupes d'Otto Frank : La version publiée en 1947 était expurgée. En 1991, une édition définitive a été publiée, restituant les passages supprimés — notamment les réflexions d'Anne sur la sexualité, ses critiques envers sa mère et ses observations sur son propre corps. Cette version est aujourd'hui la référence.
- Le domaine public : Les droits d'auteur du journal ont fait l'objet de batailles juridiques. En Europe, le texte est entré dans le domaine public le 1er janvier 2016 (70 ans après la mort d'Anne). Le Fonds Anne Frank de Bâle, fondé par Otto Frank, a contesté cette interprétation en ajoutant Otto comme co-auteur, prolongeant ainsi la protection. Le débat juridique reflète la tension entre la préservation de la mémoire et l'accès libre au patrimoine culturel.
L'héritage littéraire
Au-delà du témoignage historique, le Journal d'Anne Frank est une œuvre littéraire à part entière. La qualité de l'écriture, la finesse psychologique, le sens du récit et la lucidité du regard sur le monde font d'Anne Frank une autrice, pas seulement une victime. Comme l'a écrit le poète américain John Berryman : « Le style, c'est l'homme même, et dans le cas d'Anne Frank, c'est une adolescente d'un talent littéraire exceptionnel. »
Le journal a inspiré des centaines d'adaptations : pièces de théâtre, films, opéras, bandes dessinées, romans graphiques. Il continue d'être lu chaque année par des millions de jeunes lecteurs à travers le monde — preuve que la voix d'une adolescente de quinze ans, écrivant dans une cachette d'Amsterdam, porte toujours aussi loin.
« Je veux continuer à vivre, même après ma mort. » — Anne Frank, Journal, 4 avril 1944