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Milan Kundera (1929-2023) : mort du dernier géant de la littérature européenne

Milan Kundera hommage mort 2023

Le dernier géant s'en va

Milan Kundera est mort le 11 juillet 2023 à Paris, à l'âge de 94 ans. Avec lui disparaît l'un des derniers géants de la littérature européenne du XXe siècle — l'auteur de L'Insoutenable Légèreté de l'être, de La Plaisanterie, de L'Art du roman, un écrivain qui a changé la façon dont des millions de lecteurs pensent l'amour, la liberté et l'Histoire.

Sa mort a été annoncée par la Bibliothèque de Milan Kundera à Brno (République tchèque) et confirmée par Gallimard, son éditeur français. Les hommages ont été unanimes : Emmanuel Macron a salué « un immense écrivain européen », le président tchèque Petr Pavel « un génie littéraire que nous n'avions pas su retenir ».

De Brno à Paris : une vie en deux langues

Milan Kundera naît le 1er avril 1929 à Brno, en Tchécoslovaquie. Son père, Ludvík Kundera, est musicologue et pianiste — la musique imprègne toute l'œuvre future du fils. Le jeune Milan étudie la littérature et le cinéma à l'Académie des arts de Prague (FAMU), où il enseigne ensuite la littérature mondiale.

Membre du Parti communiste dans sa jeunesse (il en sera exclu deux fois, en 1950 et en 1970), Kundera vit le Printemps de Prague de 1968 comme un espoir de « socialisme à visage humain ». L'invasion soviétique du 21 août 1968 brise cet espoir. Ses livres sont interdits en Tchécoslovaquie. En 1975, il s'exile en France avec sa femme Věra, d'abord à Rennes (où il enseigne à l'université), puis à Paris, où il vivra jusqu'à sa mort.

En 1981, Kundera obtient la nationalité française. À partir des années 1990, il écrit directement en français — fait rarissime pour un écrivain né dans une autre langue. La Lenteur (1995), L'Identité (1998), L'Ignorance (2003), La Fête de l'insignifiance (2014) sont écrits en français. Kundera devient ainsi le plus français des écrivains tchèques — ou le plus tchèque des écrivains français.

Les œuvres majeures

  • La Plaisanterie (1967) — Premier roman. Une carte postale ironique sur le socialisme vaut à son auteur l'exclusion du Parti et la destruction de sa carrière. Roman sur la façon dont l'Histoire broie les individus par le biais de l'humour et du malentendu.
  • La Vie est ailleurs (1973) — Prix Médicis étranger. Le portrait d'un jeune poète qui se laisse séduire par le lyrisme révolutionnaire. Une critique dévastatrice du romantisme politique.
  • Le Livre du rire et de l'oubli (1979) — Sept récits entrelacés sur la mémoire, l'oubli et le pouvoir. L'un des textes les plus audacieux de Kundera, qui mêle fiction, essai et autobiographie.
  • L'Insoutenable Légèreté de l'être (1984) — Le chef-d'œuvre. Tomas, Tereza, Sabina, Franz : quatre destins entre Prague et Genève, sur fond d'invasion soviétique. Le roman pose la question fondamentale : nos vies ont-elles un poids (la pesanteur de l'engagement, de l'amour, de la fidélité) ou sont-elles d'une légèreté insoutenable (l'absence de sens, l'éternel retour impossible) ? Traduit dans 40 langues, adapté au cinéma par Philip Kaufman (1988) avec Daniel Day-Lewis et Juliette Binoche.
  • L'Immortalité (1990) — Son dernier grand roman en tchèque. Méditation vertigineuse sur l'image, la célébrité et la mort à l'ère moderne.
  • L'Art du roman (1986) — Essai décisif où Kundera expose sa conception du roman comme « exploration de l'existence humaine ». Une référence pour tous les écrivains et lecteurs exigeants.

L'homme invisible

Kundera était devenu, au fil des décennies, l'un des écrivains les plus secrets du monde. Pas d'interviews depuis les années 1980. Pas de photographies autorisées. Pas de présence médiatique. Il avait interdit la publication de ses textes de jeunesse, retiré de la circulation ses ouvrages qu'il jugeait imparfaits, et supervisé personnellement chaque traduction de ses romans. Cette obsession du contrôle sur son œuvre faisait de lui une figure presque mythique — un écrivain que tout le monde avait lu mais que personne n'avait vu.

Ce retrait volontaire de la vie publique s'explique en partie par son expérience du totalitarisme : dans un régime où tout — paroles, gestes, pensées — est surveillé et retourné contre vous, le silence et l'invisibilité deviennent des formes de résistance.

La question du Nobel

Kundera n'a jamais reçu le prix Nobel de littérature. C'est l'une des absences les plus commentées du palmarès. Favori pendant des décennies, il a vu le prix attribué à des écrivains qu'il estimait moins — et le monde littéraire avec lui. Les raisons avancées sont multiples : une polémique en 2008 (une accusation — contestée — de dénonciation d'un dissident en 1950), son refus de toute campagne médiatique, et peut-être le fait que l'Académie suédoise ait été découragée par son intransigeance.

Avec sa mort, c'est un prix Nobel que l'on ne pourra plus décerner — et que beaucoup considèrent comme la plus grande injustice de l'histoire du prix.

Ce que Kundera a changé dans la littérature

Kundera a inventé une forme romanesque unique : le roman-essai, où la narration alterne avec des digressions philosophiques, musicales, historiques. Ses romans ne racontent pas seulement des histoires — ils pensent. Cette fusion de la fiction et de la réflexion a influencé des écrivains aussi différents que Javier Marías, Orhan Pamuk, Michel Houellebecq ou Alessandro Baricco.

Il a aussi défendu avec une éloquence inégalée la tradition du roman européen — de Cervantès à Kafka, de Rabelais à Musil — contre ce qu'il appelait la « réduction du monde au politique ». Pour Kundera, le roman est le seul art capable d'explorer la complexité morale de l'existence, là où l'idéologie simplifie et le journalisme réduit.

« L'homme ne peut jamais savoir ce qu'il faut vouloir, car il n'a qu'une vie et il ne peut ni la comparer à des vies antérieures ni la rectifier dans des vies ultérieures. » — Milan Kundera, L'Insoutenable Légèreté de l'être