Le plus jeune Goncourt depuis Patrick Grainville
Le 3 novembre 2021, Mohamed Mbougar Sarr, 31 ans, Sénégalais vivant en France, reçoit le Prix Goncourt pour La plus secrète mémoire des hommes, publié chez Philippe Rey et Jimsaan. C'est un Goncourt historique à plusieurs titres : par l'origine de son lauréat, par la taille de son éditeur, par l'ambition vertigineuse du roman couronné. L'Académie Goncourt, présidée par Didier Decoin, l'a choisi au premier tour de scrutin par 6 voix contre 4 pour Christine Angot (Le Voyage dans l'Est).
Le livre : un labyrinthe littéraire
La plus secrète mémoire des hommes est un roman-enquête de 448 pages. Diégane Latyr Faye, jeune écrivain sénégalais vivant à Paris, part sur les traces de T.C. Elimane, auteur d'un chef-d'œuvre mythique intitulé Le Labyrinthe de l'inhumain, publié en 1938, salué comme un coup de génie, puis attaqué pour plagiat avant que son auteur ne disparaisse mystérieusement. L'enquête traverse le Sénégal, la France, l'Argentine et plusieurs décennies, de l'entre-deux-guerres à nos jours.
Le roman est aussi une réflexion sur la littérature elle-même : que signifie écrire quand on est Africain dans une langue coloniale ? Quel est le pouvoir (et le danger) de la fiction ? Le livre mêle les voix, les époques et les genres avec une virtuosité narrative qui rappelle Roberto Bolaño (2666) et Jorge Luis Borges. Il est explicitement inspiré de l'histoire de Yambo Ouologuem, auteur malien du Devoir de violence (prix Renaudot 1968), accusé de plagiat et tombé dans l'oubli.
La construction du roman est remarquable : des récits enchâssés, des manuscrits retrouvés, des journaux intimes, des lettres, des témoignages oraux composent une mosaïque narrative qui interroge la notion même de vérité littéraire. Mbougar Sarr y déploie une écriture tour à tour lyrique, ironique et méditative, nourrie par une immense culture qui va de la philosophie grecque à la poésie soufie.
Mohamed Mbougar Sarr : portrait d'un prodige
Né le 20 juin 1990 à Dakar, Mohamed Mbougar Sarr grandit dans une famille intellectuelle sénégalaise. Il quitte le Sénégal à 18 ans pour étudier en France, d'abord en classe préparatoire à Compiègne, puis à l'École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS) à Paris, où il rédige une thèse sur la littérature et la migration.
Avant La plus secrète mémoire des hommes, il avait publié trois romans remarqués :
- Terre ceinte (Présence Africaine, 2014) — Prix Ahmadou-Kourouma 2015. Roman sur l'occupation djihadiste d'une ville sahélienne.
- Silence du chœur (Présence Africaine, 2017) — Sur l'accueil de migrants dans un village sicilien. Prix littérature-monde 2018.
- De purs hommes (Philippe Rey, 2018) — Sur l'homophobie au Sénégal. Un roman courageux dans un pays où l'homosexualité est criminalisée.
Pourquoi c'est historique
- Premier auteur d'Afrique subsaharienne à recevoir le Goncourt en 119 ans d'existence du prix. (Tahar Ben Jelloun, Marocain, l'avait reçu en 1987 pour La Nuit sacrée. Mais aucun auteur d'Afrique noire ne l'avait obtenu.)
- 31 ans : Le plus jeune lauréat depuis Patrick Grainville, couronné à 29 ans en 1976 pour Les Flamboyants.
- Petit éditeur : Philippe Rey est une maison indépendante fondée en 2003, avec une équipe d'une dizaine de personnes. Jimsaan est un éditeur sénégalais basé à Dakar. La coédition — une première pour le Goncourt — symbolise le lien entre la France et l'Afrique. C'est un camouflet pour les grandes maisons (Gallimard, Grasset, Seuil) qui raflent habituellement le prix.
- 4e roman : Mbougar Sarr n'est pas un débutant — ses trois romans précédents avaient été remarqués par la critique, mais il restait peu connu du grand public.
L'effet Goncourt en chiffres
Le Prix Goncourt reste le plus puissant accélérateur de ventes dans l'édition française. Pour La plus secrète mémoire des hommes, l'effet est spectaculaire :
- Avant le prix : environ 40 000 exemplaires vendus depuis la parution en août — un chiffre déjà excellent pour un éditeur de cette taille.
- Après le prix : 800 000 exemplaires vendus en quelques mois. Le tirage initial de 5 000 exemplaires a dû être réimprimé des dizaines de fois.
- L'éditeur Philippe Rey, dont le chiffre d'affaires annuel était d'environ 2 millions d'euros, voit son activité décuplée. Il doit embaucher en urgence pour gérer la logistique.
- Les droits de traduction sont vendus dans plus de 30 pays, dont les États-Unis (Other Press), le Royaume-Uni, l'Allemagne, l'Italie et le Japon.
Les réactions
- Au Sénégal : Fierté nationale immense. Le président Macky Sall le félicite publiquement et le reçoit au palais présidentiel. Les libraires de Dakar sont en rupture de stock.
- En France : Unanimité critique rare. Le livre est salué comme l'un des meilleurs Goncourt des 20 dernières années. Le Monde parle d'« un grand roman-monde », Télérama d'« un chef-d'œuvre ». Même les habituels détracteurs du Goncourt saluent le choix.
- En Afrique et dans la diaspora : Le prix est perçu comme une reconnaissance de la vitalité de la littérature africaine francophone, longtemps marginalisée par les institutions littéraires parisiennes.
Les autres prix littéraires 2021
La saison des prix 2021 est l'une des plus riches de la décennie, avec des choix audacieux et des doublés historiques :
- Renaudot : Clara Dupont-Monod, S'adapter (Stock) — Récit de l'arrivée d'un enfant handicapé dans une famille cévenole, raconté par la voix des pierres.
- Femina : Clara Dupont-Monod, S'adapter — Un doublé Renaudot-Femina rarissime, qui n'était plus arrivé depuis Éric Vuillard avec L'Ordre du jour en 2017 (Goncourt + prix littéraire différent, mais le principe du doublé reste exceptionnel).
- Médicis : Christine Angot, Le Voyage dans l'Est (Flammarion) — Angot, figure clivante de la littérature française, obtient enfin un grand prix après 20 ans de carrière controversée.
- Interallié : Santiago Amigorena, Les Premières Fois (P.O.L)
- Goncourt des lycéens : Clara Dupont-Monod, S'adapter — Un triplé historique pour Dupont-Monod, qui remporte trois prix majeurs avec le même roman.
« La littérature n'a pas de passeport. Mais ce Goncourt dit aussi que les voix africaines sont au cœur de la littérature mondiale. » — Alain Mabanckou