120 ans du plus grand prix littéraire français
Le Prix Goncourt est le prix littéraire le plus ancien, le plus prestigieux et le plus médiatisé de France. Depuis sa première remise en 1903, il a couronné plus de 120 romanciers, traversé deux guerres mondiales, suscité des scandales retentissants et accompagné les transformations profondes du monde de l'édition. Chaque année, début novembre, son annonce depuis le restaurant Drouant fait la une de tous les médias français et propulse le lauréat au sommet des classements de ventes.
Mais le Goncourt est aussi un prix paradoxal : sa dotation est dérisoire (10 €), son jury est régulièrement accusé de favoritisme, et ses choix sont souvent contestés. C'est pourtant cette tension entre prestige et polémique qui fait sa légende.
Les origines (1896-1903)
Edmond de Goncourt, écrivain et collectionneur d'art, meurt le 16 juillet 1896 en laissant un testament singulier : il lègue sa fortune pour créer une Académie Goncourt de 10 membres, chargée de décerner chaque année un prix de 5 000 francs-or (environ 15 000 € actuels) au « meilleur ouvrage d'imagination en prose paru dans l'année ». L'idée est révolutionnaire : créer un contre-pouvoir à l'Académie française, réputée conservatrice, pour récompenser des auteurs jeunes et innovants.
La création de l'Académie Goncourt sera contestée en justice par les héritiers d'Edmond, qui estiment le testament contraire à leurs intérêts. Le procès dure sept ans. Ce n'est qu'en 1903 que l'Académie peut enfin fonctionner.
Le premier prix est décerné le 21 décembre 1903 à John-Antoine Nau pour Force ennemie, un roman de science-fiction avant la lettre, aujourd'hui totalement oublié. Ironie de l'histoire : le premier lauréat est aussi l'un des moins connus.
Les moments mythiques
En plus d'un siècle d'existence, le Goncourt a connu des moments qui ont marqué l'histoire littéraire :
- 1919 — Marcel Proust reçoit le prix pour À l'ombre des jeunes filles en fleurs, deuxième tome de À la recherche du temps perdu. La polémique est immédiate : Proust est riche, mondain, et a 48 ans, alors que le prix est censé aider un jeune auteur sans fortune. Roland Dorgelès, auteur des Croix de bois (récit de la Grande Guerre), perd d'une voix. Un siècle plus tard, l'histoire a donné raison au jury.
- 1932 — Le scandale Guy Mazeline. Le jury choisit Les Loups de Mazeline au lieu de Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline. L'un des plus grands « ratés » de l'histoire littéraire : Mazeline est oublié, Céline est devenu un monument de la littérature mondiale (malgré ses écrits antisémites, qui ternissent sa mémoire).
- 1954 — Simone de Beauvoir pour Les Mandarins. Le prix couronne l'une des intellectuelles les plus influentes du XXe siècle, et reconnaît le roman engagé et philosophique.
- 1984 — Marguerite Duras reçoit enfin le prix à 70 ans pour L'Amant. Le livre, récit autobiographique de son adolescence en Indochine, se vendra à 2,4 millions d'exemplaires — un record pour un Goncourt. Le succès est amplifié par le soutien de François Mitterrand, lecteur admiratif de Duras.
- 2006 — Jonathan Littell, Américain de nationalité franco-américaine écrivant en français, obtient le prix pour Les Bienveillantes. Premier roman de 900 pages, narré du point de vue d'un officier SS, c'est un best-seller phénoménal et un objet de débat intense.
- 2016 — Leïla Slimani pour Chanson douce. Un thriller domestique inspiré d'un fait divers new-yorkais, qui se vendra à plus de 600 000 exemplaires et sera traduit dans 40 langues.
- 2024 — Kamel Daoud pour Houris. Un roman sur la décennie noire algérienne, interdit en Algérie, primé en France. Le prix relance le débat sur la liberté d'expression dans le monde arabe.
Les scandales et polémiques
Le Goncourt n'a jamais été à l'abri de la controverse. C'est même l'une de ses caractéristiques :
- Les « accords Gallimard » — Pendant des décennies, la maison Gallimard (puis le groupe Madrigall) a raflé le prix de manière disproportionnée : plus de 30 % des Goncourt depuis 1903. Les accusations de copinage entre les jurés et les éditeurs de la NRF sont récurrentes. Depuis les années 2000, le jury a diversifié ses choix, mais le soupçon persiste.
- Romain Gary, double lauréat — En 1975, Gary obtient le prix sous le pseudonyme d'Émile Ajar pour La Vie devant soi, alors qu'il l'avait déjà reçu en 1956 pour Les Racines du ciel. Le règlement interdit de recevoir le prix deux fois. La supercherie — l'une des plus belles de l'histoire littéraire — ne sera révélée qu'après le suicide de Gary en 1980. Paul Pavlowitch, son cousin, avait servi de prête-nom.
- Le refus de Julien Gracq — En 1951, Gracq refuse le prix pour Le Rivage des Syrtes, dénonçant dans un pamphlet (La Littérature à l'estomac) le « système des prix » et la commercialisation de la littérature. C'est le seul refus de l'histoire du Goncourt, un geste radical qui a renforcé la légende de Gracq.
- La polémique Houellebecq — Michel Houellebecq a été pressenti plusieurs fois pour le Goncourt sans jamais l'obtenir. Son cas illustre la tension entre l'auteur le plus lu et le plus discuté de sa génération et un jury qui lui résiste.
Le fonctionnement du prix
Le processus de sélection suit un calendrier ritualisé :
- Septembre — Publication de la première sélection (15-20 titres), à partir des romans de la rentrée littéraire d'automne.
- Octobre — Deuxième sélection (8 titres), puis troisième sélection (4 titres, les « finalistes »).
- Premier mardi de novembre — Le jury de 10 académiciens se réunit au restaurant Drouant, place Gaillon, Paris 2e (le même lieu depuis 1914). Le vote se fait au scrutin secret, à la majorité absolue. En cas d'égalité après 14 tours, le président a voix prépondérante.
- Annonce sur le perron — Le secrétaire général de l'Académie annonce le lauréat depuis le perron du restaurant. Les journalistes se ruent sur le gagnant, souvent sous le choc.
Le prix aujourd'hui
En 2025, le Goncourt reste une institution incontournable du paysage littéraire français :
- Dotation : 10 € symboliques (héritière dérisoire des 5 000 francs-or originaux). Mais l'impact commercial est immense.
- Impact sur les ventes : Le lauréat vend en moyenne 400 000 exemplaires dans les semaines qui suivent l'annonce. Le bandeau rouge « Prix Goncourt » est le plus puissant argument de vente du marché.
- Jury : 10 membres de l'Académie Goncourt, nommés à vie (ou jusqu'à démission). Le jury actuel comprend des romanciers, des critiques et des personnalités littéraires.
- Restaurant : Drouant, place Gaillon, Paris 2e. Le jury y déjeune chaque premier mardi du mois, une tradition depuis 1914.
- Les prix satellites : Le Goncourt a engendré plusieurs prix dérivés : le Goncourt des lycéens (créé en 1988, souvent plus populaire que le « vrai » Goncourt), le Goncourt de la poésie, le Goncourt de la nouvelle, le Goncourt de la biographie.
Le Goncourt face à ses critiques
Le prix fait face à plusieurs critiques récurrentes :
- Le favoritisme éditorial — Certaines maisons d'édition semblent plus « favorisées » que d'autres.
- Le manque de diversité — Seulement 12 femmes lauréates en 120 ans (la parité progresse mais reste loin du compte).
- La rentrée littéraire comme horizon unique — Le Goncourt ne récompense que les romans de la rentrée d'automne, ignorant les parutions de janvier, mars ou mai.
- La commercialisation — Le bandeau rouge est avant tout un outil marketing. Certains reprochent au prix d'être devenu une opération commerciale déguisée en événement littéraire.
Malgré ces critiques, le Goncourt reste le prix littéraire le plus convoité de France. Son annonce chaque premier mardi de novembre est un moment de ferveur littéraire collective, un instant rare où la littérature fait la une des journaux télévisés et des réseaux sociaux.
« Le Goncourt n'est pas le prix du meilleur livre. C'est le prix du livre dont on parlera le plus. Et c'est peut-être encore mieux. » — Pierre Assouline