Le prix des lycéens : quand la jeunesse fait le meilleur choix
Créé en 1988 à l'initiative de la Fnac et du ministère de l'Éducation nationale, le Goncourt des lycéens est devenu, en trois décennies, l'un des prix littéraires les plus influents et les plus respectés de France. Chaque année, 2 000 lycéens issus de 60 classes réparties sur tout le territoire lisent l'intégralité de la sélection du Prix Goncourt et choisissent, souverainement, leur propre lauréat. Leur verdict, souvent différent de celui de l'Académie Goncourt, est devenu un baromètre littéraire à part entière.
Ce qui rend ce prix unique, c'est qu'il repose sur un acte de lecture authentique et total. Les lycéens ne sont pas des jurés professionnels, des critiques littéraires ou des éditeurs. Ce sont des lecteurs de 16 à 18 ans qui découvrent, souvent pour la première fois, la littérature contemporaine la plus exigeante. Et leur choix est, année après année, remarquablement pertinent.
Pourquoi ce prix est-il si important ?
- C'est le 2e prix le plus vendeur de France — Après le Goncourt lui-même, le Goncourt des lycéens est le prix qui génère le plus de ventes. Le lauréat peut espérer 200 000 à 400 000 exemplaires, souvent plus que le Renaudot ou le Femina.
- Les lycéens lisent TOUT — Contrairement à certains jurés professionnels qui, dit-on, ne lisent pas toujours tous les livres en compétition, les lycéens lisent chaque livre de la sélection en entier. Leur verdict est le fruit d'une lecture complète et sincère.
- Leur choix est souvent plus juste, a posteriori — Les lycéens ne sont pas influencés par les relations éditoriales, les stratégies de communication des éditeurs ou les jeux de pouvoir du milieu littéraire parisien. Ils jugent les livres pour ce qu'ils sont : des textes qui touchent — ou pas.
- Ils créent des best-sellers durables — Un titre primé par les lycéens reste en librairie et se vend plus longtemps que de nombreux prix « adultes ». L'effet de prescription est durable car les lycéens en parlent à leur entourage, sur les réseaux sociaux et dans les communautés de lecture.
- Le prix a une valeur symbolique forte — Il dit quelque chose de la capacité des jeunes à s'engager dans la lecture exigeante et à formuler un jugement esthétique autonome. C'est un acte de confiance envers la jeunesse.
L'histoire du prix : de l'expérience pédagogique au phénomène littéraire
En 1988, l'idée est simple : permettre aux lycéens de se confronter à la littérature contemporaine de haut niveau et de développer leur esprit critique. Le partenariat entre la Fnac (qui finance l'achat des livres) et le ministère de l'Éducation nationale (qui sélectionne les classes participantes) est un modèle de collaboration public-privé au service de la culture.
Pendant les premières années, le prix reste confidentiel. Mais progressivement, la qualité des choix des lycéens attire l'attention des médias et des libraires. Quand les lycéens récompensent des auteurs encore peu connus, qu'ils découvrent des voix que le milieu littéraire n'avait pas repérées, leur crédibilité grandit. Aujourd'hui, le Goncourt des lycéens est couvert par tous les grands médias et ses résultats sont commentés dans toute la presse littéraire.
Les lauréats mémorables
Le palmarès du Goncourt des lycéens est impressionnant :
- 1988 : Erik Orsenna — L'Exposition coloniale (premier lauréat)
- 2004 : Philippe Claudel — Les Âmes grises
- 2006 : Leonora Miano — Contours du jour qui vient
- 2008 : Laurent Gaudé — La Porte des Enfers
- 2013 : Joël Dicker — La Vérité sur l'affaire Harry Quebert (phénomène mondial, plus de 5 millions d'exemplaires)
- 2016 : Gaël Faye — Petit Pays (700 000 exemplaires vendus, adapté au cinéma)
- 2020 : Djaïli Amadou Amal — Les Impatientes (traduit dans 30 langues)
- 2023 : Neige Sinno — Triste Tigre (l'un des livres les plus importants de la décennie)
On note que les lycéens ont souvent primé des auteurs issus de la diversité, des voix féminines et des premiers romans — avec une ouverture d'esprit que les jurés professionnels n'ont pas toujours.
Le processus de sélection : deux mois de lecture intensive
- Septembre : Les 60 classes sélectionnées reçoivent les 15 titres de la première sélection du Goncourt. Chaque lycéen reçoit un exemplaire de chaque livre, fourni par la Fnac.
- Septembre-novembre : Les lycéens lisent les 15 romans pendant deux mois, encadrés par leurs professeurs de français qui organisent des séances de discussion et de débat. C'est un travail considérable : 15 romans en 8 semaines, c'est un rythme de lecture soutenu.
- Novembre : Des délibérations régionales sont organisées dans toute la France. Chaque classe désigne ses délégués et argumente en faveur de ses favoris.
- Fin novembre : Le vote final a lieu à Rennes, lors d'une grande journée de débats passionnés. Les délégués de chaque classe s'affrontent dans des délibérations qui peuvent durer plusieurs heures. Le lauréat est proclamé en fin de journée.
L'impact sur les jeunes lecteurs
Le Goncourt des lycéens a un effet mesurable et documenté sur la lecture des jeunes :
- 85 % des lycéens participants déclarent avoir « découvert le plaisir de la lecture contemporaine » grâce au prix.
- 60 % continuent à lire de la littérature contemporaine régulièrement après l'expérience, même des années plus tard.
- De nombreux participants témoignent que cette expérience a été un tournant dans leur rapport à la lecture, les réconciliant avec une activité qu'ils associaient à l'obligation scolaire.
- Le prix a inspiré d'autres initiatives similaires : le Renaudot des lycéens, le Prix des lecteurs de L'Express, le Prix Goncourt de la poésie des lycéens.
- Certains anciens participants sont devenus à leur tour auteurs, libraires, éditeurs ou enseignants, perpétuant le cercle vertueux de la transmission littéraire.
Le Goncourt des lycéens vs le Goncourt « adulte »
La question revient chaque année : le choix des lycéens est-il meilleur que celui de l'Académie Goncourt ? La réponse est nuancée, mais une chose est certaine : quand les deux prix divergent, c'est souvent le choix des lycéens qui vieillit le mieux. Petit Pays de Gaël Faye (lycéens 2016) est aujourd'hui plus lu que Chanson douce de Leïla Slimani (Goncourt 2016), et La Vérité sur l'affaire Harry Quebert de Joël Dicker (lycéens 2013) est un best-seller mondial.
« Le Goncourt des lycéens est le prix qui réconcilie la jeunesse avec la littérature contemporaine. C'est peut-être le plus beau cadeau qu'on puisse faire à un adolescent : lui prouver que la lecture n'est pas une corvée, mais un plaisir, une liberté et un pouvoir. » — Fnac