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Prix Goncourt 2022 : Brigitte Giraud pour Vivre vite

Prix Goncourt 2022 Brigitte Giraud Vivre vite

Le Goncourt 2022 : un récit du deuil et du destin

Le 3 novembre 2022, au restaurant Drouant à Paris — lieu rituel de l'annonce depuis 1914 — Brigitte Giraud reçoit le Prix Goncourt pour Vivre vite, publié chez Flammarion. À 62 ans, après une carrière littéraire de plus de vingt ans et onze livres publiés, elle est couronnée par le plus prestigieux prix littéraire français pour un récit personnel bouleversant sur la perte, le hasard et les chemins non empruntés.

Le vote a été serré : Giraud l'a emporté au quatrième tour face à Makenzy Orcel (Une somme humaine, Rivages) et Giuliano da Empoli (Le Mage du Kremlin, Gallimard). Le jury du Goncourt — composé de dix membres, dont Didier Decoin (président), Tahar Ben Jelloun, Philippe Claudel et Camille Laurens — a choisi de récompenser un récit intime plutôt qu'un roman géopolitique, la mémoire personnelle plutôt que la grande histoire.

Le livre : une vertigineuse enquête sur le destin

Vivre vite est un récit autobiographique d'une construction remarquable. Le 22 juin 1999, Claude, le mari de Brigitte Giraud, meurt dans un accident de moto. Il avait emprunté la Honda 900 CBR d'un ami. Il roulait trop vite. Il avait 39 ans.

Vingt ans plus tard, Giraud revient sur les circonstances de cet accident et explore les innombrables « et si » qui auraient pu changer le cours des événements. Chaque chapitre commence par un conditionnel, une bifurcation possible du destin :

  • Et si elle n'avait pas acheté cette maison qui nécessitait des travaux, obligeant Claude à emprunter la moto pour se rendre au chantier ?
  • Et si son mari n'avait pas pris la moto ce jour-là ?
  • Et si elle avait insisté pour qu'il prenne le bus, comme elle le faisait souvent ?
  • Et si l'ami n'avait pas prêté cette moto puissante à un conducteur inexpérimenté ?
  • Et si la chanson des Manic Street Preachers, If You Tolerate This Your Children Will Be Next, n'avait pas été dans le lecteur CD ?

Le livre est une méditation vertigineuse sur le hasard, le destin et la culpabilité du survivant. Giraud ne cherche pas un coupable — elle cherche le moment exact où le destin a basculé, ce point infinitésimal où tout aurait pu être différent. C'est cette quête impossible, menée avec une précision d'horloger et une émotion contenue, qui donne au texte sa puissance extraordinaire.

Le titre lui-même — Vivre vite — résonne comme un mantra et comme un avertissement. Vivre vite, c'est ce que Claude faisait. C'est aussi ce que nous faisons tous, sans mesurer la fragilité de chaque instant.

L'écriture : sobre, précise, déchirante

Le style de Giraud est d'une sobriété remarquable. Pas de pathos, pas de complaisance dans le malheur, pas de lyrisme déplacé. Les phrases sont courtes, précises, factuelles — et c'est précisément cette retenue qui rend le texte si poignant. L'émotion naît du non-dit, de l'accumulation de détails concrets, de la précision chirurgicale avec laquelle Giraud reconstitue les circonstances de l'accident.

On a comparé cette écriture à celle d'Annie Ernaux — la lauréate du Nobel de la même année — et la comparaison est pertinente : même refus de la fiction, même attachement au réel, même utilisation de l'autobiographie comme outil d'exploration du monde. Mais là où Ernaux est sociologue, Giraud est métaphysicienne : elle interroge le hasard, la causalité, l'irréversibilité du temps.

L'auteure : une carrière discrète et constante

Brigitte Giraud, née en 1960 à Sidi Bel Abbès (Algérie française), est arrivée en France avec sa famille au moment de l'indépendance. Installée à Lyon, elle y vit et y travaille depuis des décennies. Elle a dirigé les Assises internationales du roman, un événement littéraire majeur organisé par la Villa Gillet.

Sa bibliographie témoigne d'une constance et d'une cohérence remarquables :

  • Nico (1999) — Son premier roman, déjà sur le deuil de son mari. Un texte bref et intense.
  • Marée noire (2004) — Sur le sentiment d'impuissance face à la catastrophe.
  • L'amour est très surestimé (2007) — Recueil de nouvelles sur les désillusions amoureuses.
  • Une année étrangère (2009) — Roman sur l'adolescence et le voyage.
  • Pas d'inquiétude (2011) — Sur les crises de la cinquantaine.
  • Jour de courage (2019) — Roman sur un adolescent qui fait son coming-out en classe, en partant d'un épisode historique. Finaliste du Goncourt des lycéens.
  • Vivre vite (2022) — Prix Goncourt, son 11e livre. Le livre de la maturité, celui vers lequel toute l'œuvre convergeait.

Giraud a toujours été une auteure reconnue par la critique mais restée confidentielle auprès du grand public. Le Goncourt change radicalement la donne.

Flammarion au sommet : 38 ans d'attente

C'est le premier Goncourt pour les éditions Flammarion depuis L'Amant de Marguerite Duras en 1984, soit 38 ans d'attente. Ce record illustre la domination historique de Gallimard et Grasset sur le prix : à eux deux, ces éditeurs ont remporté environ 60 % des Goncourt depuis la création du prix en 1903.

Pour Flammarion, ce Goncourt est un événement majeur qui repositionne la maison dans la course aux prix littéraires et confirme la pertinence de son catalogue littéraire, souvent éclipsé par ses concurrents plus médiatiques.

Les chiffres du Goncourt 2022

  • Ventes en première semaine après l'annonce : 120 000 exemplaires
  • Ventes cumulées fin 2022 : environ 500 000 exemplaires
  • Droits de traduction vendus dans 20 pays
  • En moyenne, un Goncourt se vend entre 300 000 et 600 000 exemplaires. Vivre vite se situe dans la fourchette haute.

Le palmarès 2022 des autres prix

La saison des prix 2022 a été particulièrement riche :

  • Prix Renaudot : Simon Liberati, Performance (Grasset)
  • Prix Femina : Claudie Hunzinger, Un chien à ma table (Grasset)
  • Prix Médicis : Makenzy Orcel, Une somme humaine (Rivages)
  • Grand Prix du roman de l'Académie française : Giuliano da Empoli, Le Mage du Kremlin (Gallimard)
  • Prix Goncourt des lycéens : Sabyl Ghoussoub, Beyrouth-sur-Seine (Stock)

« Ce livre est une enquête sur l'absurdité du destin. Il dit que nos vies ne tiennent qu'à un fil — et que ce fil, parfois, se rompt sans raison, sans justice, sans recours. » — Le Monde