Le Nobel qui a tout changé
Le 6 octobre 2022, l'Académie suédoise annonçait que le prix Nobel de littérature était décerné à Annie Ernaux « pour le courage et l'acuité clinique avec laquelle elle découvre les racines, les éloignements et les contraintes collectives de la mémoire personnelle ». Un an plus tard, le séisme continue de produire ses répliques. L'impact du Nobel Ernaux sur la littérature française, sur l'édition et sur la société est considérable — et durable.
Les chiffres vertigineux
Avant le Nobel, Annie Ernaux était une autrice respectée mais au lectorat relativement confidentiel — quelques dizaines de milliers de lecteurs fidèles, principalement en France. Le Nobel a tout bouleversé :
- Plus de 2 millions d'exemplaires vendus en France dans l'année suivant l'annonce (tous titres confondus).
- Les Années, son chef-d'œuvre, est passé de 20 000 exemplaires vendus par an à plus de 400 000 en quelques mois.
- La Place, récit de la mort de son père, texte de 150 pages étudié dans les lycées, a franchi le cap du million d'exemplaires cumulés en France.
- Traductions : les droits ont été vendus ou renégociés dans plus de 50 langues. Des pays où Ernaux était inconnue (Japon, Corée du Sud, Brésil) l'ont découverte d'un coup.
- Gallimard, son éditeur historique, a dû lancer des réimpressions massives de l'ensemble de son catalogue — un défi logistique considérable.
Qui est Annie Ernaux ?
Pour ceux qui la découvriraient, un rapide portrait. Annie Ernaux, née Annie Duchesne le 1er septembre 1940 à Lillebonne (Seine-Maritime), a grandi à Yvetot (Normandie) dans un milieu modeste : ses parents tenaient un café-épicerie. Toute son œuvre est traversée par cette origine sociale — le passage du monde ouvrier au monde intellectuel, la honte de classe, la trahison que représente l'ascension sociale.
Agrégée de lettres modernes, professeure au CNED puis à l'université de Cergy-Pontoise, Ernaux a publié son premier livre, Les Armoires vides, en 1974 chez Gallimard. Depuis, elle a construit une œuvre de plus de vingt livres, tous publiés chez Gallimard, qui forment une autobiographie sociologique unique en son genre.
Les livres essentiels
- La Place (1983) — Prix Renaudot. Le récit de la mort de son père, ouvrier devenu petit commerçant. 150 pages d'une intensité rare, dans une « écriture plate » qui refuse tout lyrisme. Le texte fondateur de la méthode Ernaux.
- La Honte (1997) — Le récit d'un dimanche de juin 1952 où son père a tenté de tuer sa mère. Comment cette scène originelle structure toute une vie.
- L'Événement (2000) — Le récit de son avortement clandestin en 1963. Un texte d'une puissance rare, devenu un classique féministe. Adapté au cinéma par Audrey Diwan (2021), le film remporte le Lion d'or à Venise.
- Les Années (2008) — Le chef-d'œuvre. Une autobiographie impersonnelle qui retrace la vie d'une femme née en 1940 à travers les événements collectifs : la guerre, la Libération, Mai 68, Mitterrand, le 11-Septembre. Écrit entièrement à la troisième personne (« elle » au lieu de « je »), le livre est une prouesse littéraire qui a été comparée à Proust.
- Mémoire de fille (2016) — Le récit de son premier rapport sexuel, à 18 ans, lors d'une colonie de vacances. Un texte d'une honnêteté absolue sur le désir féminin, la soumission et la mémoire du corps.
L'héritage Ernaux : une nouvelle génération
L'influence d'Ernaux sur la littérature française contemporaine est considérable. Toute une génération d'écrivains revendique sa filiation :
- Édouard Louis — En finir avec Eddy Bellegueule (2014) est directement inspiré de la méthode Ernaux : récit autobiographique, analyse sociologique, écriture sèche.
- Didier Eribon — Retour à Reims (2009) prolonge la réflexion d'Ernaux sur la honte de classe et le transfuge social.
- Nicolas Mathieu — Goncourt 2018 pour Leurs enfants après eux, roman sur la désindustrialisation qui doit beaucoup à l'attention d'Ernaux au monde ouvrier.
- Neige Sinno — Triste Tigre (Goncourt des lycéens 2023) reprend la méthode ernalienne : récit autobiographique d'un traumatisme (l'inceste), analyse froide, refus du pathos.
Le Nobel a aussi eu un effet politique : Ernaux, militante de gauche engagée (Palestine, gilets jaunes, féminisme), est devenue une figure publique dont les prises de position font débat bien au-delà du monde littéraire.
« L'écriture est un acte politique. Écrire, c'est se battre contre l'oubli et la domination. » — Annie Ernaux, discours de réception du prix Nobel, décembre 2022