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Martin Amis (1949-2023) : mort de l'enfant terrible des lettres anglaises

Martin Amis hommage mort 2023

L'enfant terrible s'en va

Martin Amis est mort le 19 mai 2023 à son domicile de Lake Worth (Floride), à l'âge de 73 ans, des suites d'un cancer de l'œsophage. Avec lui disparaît l'une des voix les plus brillantes, les plus drôles et les plus controversées de la littérature anglaise contemporaine — un écrivain dont la prose éblouissante n'avait d'égale que sa capacité à provoquer.

Fils de, mais pas seulement

Martin Louis Amis naît le 25 août 1949 à Oxford. Son père, Kingsley Amis, est l'un des romanciers britanniques les plus célèbres de l'après-guerre (Lucky Jim, 1954). Grandir dans l'ombre d'un père écrivain célèbre marque profondément Martin — la rivalité père-fils, le poids de l'héritage littéraire, la difficulté d'exister par soi-même seront des thèmes récurrents dans son œuvre.

Martin étudie à Oxford (Exeter College) et publie son premier roman, The Rachel Papers, en 1973, à 24 ans. Le livre remporte le Somerset Maugham Award. Sa carrière est lancée.

Les œuvres majeures

  • Money (1984) — Le chef-d'œuvre. John Self, publicitaire vulgaire, alcoolique, obsédé sexuel, traverse l'Atlantique entre New York et Londres dans un tourbillon de consommation, de pornographie et d'autodestruction. Money est un portrait au vitriol de la société de consommation des années 1980, écrit dans une prose virtuose, hilarante et terrifiante. Le Time l'a classé parmi les 100 meilleurs romans de langue anglaise.
  • London Fields (1989) — Un roman noir postmoderne sur une femme qui organise sa propre mort. Amis y déploie toute sa virtuosité narrative : jeux de miroirs, narrateur non fiable, prose acrobatique.
  • L'Information (The Information, 1995) — Deux écrivains, anciens amis : l'un a du succès et aucun talent, l'autre a du talent et aucun succès. Une comédie cruelle sur la jalousie littéraire et la vanité du monde éditorial.
  • La Zone d'intérêt (The Zone of Interest, 2014) — Un roman sur Auschwitz, raconté du point de vue des bourreaux. Une histoire d'amour dans un camp de la mort. Le livre le plus ambitieux et le plus controversé d'Amis, adapté au cinéma par Jonathan Glazer (2023) — le film remportera le Grand Prix du Festival de Cannes et l'Oscar du meilleur film international en 2024.

Le style et la controverse

La prose d'Amis est pyrotechnique : métaphores éclatantes, jeux de mots, rythme syncopé, humour noir dévastateur. Il écrit comme on joue du jazz — avec une virtuosité qui peut intimider mais qui ne laisse jamais indifférent. Ses admirateurs le comparent à Nabokov ; ses détracteurs l'accusent de sacrifier le fond à la forme.

Amis était aussi un polémiste redouté. Ses prises de position sur l'islamisme (après le 11-Septembre), sur le stalinisme (Koba the Dread, 2002), sur la pornographie, sur la culture de masse lui ont valu des inimitiés féroces — notamment avec la gauche intellectuelle britannique.

Sa vie privée alimentait aussi les chroniques : son amitié légendaire avec Christopher Hitchens et Salman Rushdie, ses mariages, ses querelles avec son père, sa rivalité amicale avec Julian Barnes — la vie littéraire londonienne des années 1980-2000 est indissociable de la figure d'Amis.

Amis en France

Martin Amis a toujours eu un lectorat fidèle en France. Publié chez Gallimard (collection Du monde entier) et disponible en Folio, il était régulièrement invité au Festival America de Vincennes. La sortie du film La Zone d'intérêt de Jonathan Glazer, quelques mois après sa mort, a ravivé l'intérêt pour son œuvre — et notamment pour ce roman audacieux qui ose raconter la Shoah depuis l'intérieur de la machine nazie.

« L'arme principale d'un écrivain n'est pas son imagination ni son style — c'est son œil. Son œil impitoyable. » — Martin Amis