L'imparfait en littérature : le temps de l'atmosphère et de la mémoire

L'imparfait en littérature usage narratif

L'imparfait : un temps discret mais essentiel

Quand on parle des temps du récit en littérature, on pense spontanément au passé simple, au passé composé ou au présent de narration. L'imparfait, lui, passe souvent inaperçu — relégué au rôle de simple « temps de la description » dans les manuels scolaires. C'est une erreur. L'imparfait est l'un des outils narratifs les plus puissants et les plus subtils de la langue française.

Là où le passé simple raconte ce qui s'est passé, l'imparfait raconte ce qui était en train de se passer, ce qui durait, ce qui se répétait. Il ne découpe pas le temps en événements nets — il le dilate, le suspend, le floute. Et c'est précisément ce flou qui en fait un temps littéraire d'une richesse extraordinaire.

Les quatre visages de l'imparfait

1. L'imparfait de description

C'est l'usage le plus connu. L'imparfait peint le décor, installe l'atmosphère, plante le contexte dans lequel l'action va se dérouler. C'est le temps de la toile de fond :

« La pluie tombait depuis le matin. Les rues étaient désertes. Un chat gris dormait sous l'auvent de la boulangerie. »

Ici, rien ne « se passe » au sens événementiel — mais le lecteur voit la scène. Il entend la pluie, il perçoit le vide des rues, il aperçoit le chat. L'imparfait descriptif fonctionne comme une caméra lente qui balaie un paysage avant que l'action ne démarre.

Flaubert est le maître absolu de cet imparfait. Les ouvertures de chapitres de Madame Bovary sont des tableaux peints à l'imparfait d'une précision hallucinante — chaque détail est à sa place, chaque phrase ajoute une couche de réalité.

2. L'imparfait d'habitude (itératif)

L'imparfait exprime aussi la répétition, l'habitude, le rituel. C'est le temps du « tous les jours », du « chaque été », du « à cette époque-là » :

« Chaque matin, elle se levait à six heures, préparait le café en silence, et regardait le jardin par la fenêtre avant que la maison ne s'éveille. »

Cet imparfait ne raconte pas un matin précis — il raconte tous les matins. Il compresse le temps, transforme des centaines de jours identiques en une seule phrase. C'est un outil de condensation narrative extrêmement efficace.

Marcel Proust en fait un usage magistral dans les premières pages de Du côté de chez Swann. Le célèbre passage sur la madeleine est précédé de pages entières à l'imparfait itératif qui racontent les habitudes de la famille à Combray — les promenades, les dîners, les visites. Cet imparfait crée un monde stable, un paradis d'habitudes et de rituels que l'irruption de la mémoire involontaire viendra bouleverser.

3. L'imparfait de style indirect libre

C'est l'usage le plus subtil et le plus littéraire. Le style indirect libre rapporte les pensées ou les paroles d'un personnage sans guillemets ni verbe introducteur, en les fondant dans la voix du narrateur — et il utilise l'imparfait :

« Elle le regardait s'éloigner. Évidemment, il ne se retournerait pas. Il ne se retournait jamais. Elle n'était rien pour lui, une ombre parmi d'autres, une silhouette qu'on oubliait sitôt la porte franchie. »

Qui parle ici ? Le narrateur ou le personnage ? Les deux à la fois — et c'est le génie du style indirect libre. L'imparfait permet cette fusion des voix parce qu'il ne marque pas de rupture temporelle. La pensée du personnage coule dans la prose du narrateur sans couture visible.

Flaubert, encore lui, a porté cette technique à la perfection. Dans Madame Bovary, il est souvent impossible de distinguer la voix du narrateur de celle d'Emma — et c'est l'imparfait qui rend cette ambiguïté possible.

4. L'imparfait narratif (ou « imparfait de rupture »)

Voici l'usage le plus audacieux. L'imparfait peut remplacer le passé simple pour raconter une action ponctuelle, créant un effet de surprise et de suspension :

« Le 14 juillet 1789, le peuple de Paris prenait la Bastille. »

Grammaticalement, on attendrait « prit ». Mais l'imparfait narratif transforme l'événement : au lieu d'être un fait ponctuel et achevé, la prise de la Bastille devient un processus en cours, comme si le lecteur y assistait en temps réel. Cet imparfait est fréquent dans la presse (« Hier soir, le président annonçait sa démission ») et dans les récits historiques.

En littérature, il crée un effet de ralenti cinématographique. L'action qui devrait être rapide (un geste, une décision) est dilatée, suspendue dans une durée qui n'est pas la sienne. C'est un procédé puissant mais à utiliser avec parcimonie — trop fréquent, il perd sa force.

L'imparfait chez les grands auteurs

Proust : le temps retrouvé par l'imparfait

Chez Proust, l'imparfait n'est pas un temps parmi d'autres — c'est le temps de la mémoire elle-même. Les souvenirs ne sont pas des événements ponctuels (passé simple) ni des faits accomplis (passé composé) — ils sont des états, des atmosphères, des impressions qui durent et se répètent. L'imparfait proustien crée un temps circulaire, où le passé n'est pas révolu mais continue d'exister dans la conscience du narrateur.

Flaubert : la cruauté de l'imparfait

Flaubert utilise l'imparfait comme un instrument de dissection. Les rêves d'Emma Bovary, ses fantasmes romantiques, ses aspirations déçues — tout est à l'imparfait. « Elle aurait voulu vivre dans quelque vieux manoir… » « Elle se demandait s'il n'y aurait pas eu moyen… » Cet imparfait est cruel parce qu'il montre des désirs qui ne se réalisent jamais — ils restent à l'état d'imparfait, suspendus entre le rêve et la réalité.

Modiano : l'imparfait de l'oubli

Patrick Modiano écrit au passé composé et à l'imparfait, presque jamais au passé simple. Son imparfait est celui de la mémoire incertaine : « Il me semblait que nous nous étions déjà rencontrés. Elle portait un manteau bleu. Ou peut-être gris. » L'imparfait modianesque flotte entre souvenir et invention, entre ce qui a été et ce qui aurait pu être. C'est le temps de l'incertitude — et l'incertitude est la matière même de ses romans.

Les pièges de l'imparfait

L'excès de description

Le danger principal de l'imparfait est la stagnation. Un récit qui reste trop longtemps à l'imparfait perd son dynamisme — rien ne se passe, tout est état, décor, habitude. Le lecteur attend une action, un événement, un basculement. L'imparfait doit être interrompu par un temps d'action (passé simple, passé composé, présent) pour que le récit progresse.

La formule classique est la suivante : imparfait (décor) + passé simple (événement). « La pluie tombait depuis le matin [imparfait]. Soudain, la porte s'ouvrit [passé simple]. » C'est l'alternance entre les deux qui crée le rythme narratif.

L'ambiguïté temporelle

L'imparfait ne précise pas la durée ni la fréquence. « Elle allait au marché » peut signifier « elle y allait ce jour-là » ou « elle y allait tous les samedis ». En contexte, l'ambiguïté est généralement levée — mais dans certains passages, elle peut dérouter le lecteur. Ajoutez des marqueurs temporels si nécessaire (« chaque semaine », « ce matin-là », « à cette époque ») pour guider la lecture.

La monotonie des terminaisons

-ait, -ait, -ait, -aient, -ait… Un paragraphe entier à l'imparfait peut devenir sonoriquement monotone. La solution : varier la structure des phrases. Utilisez des participiales (« Marchant le long du canal, elle pensait… »), des phrases nominales (« Un silence de plomb. »), des incises au présent. L'imparfait a besoin de contrastes pour briller.

Comment bien utiliser l'imparfait dans votre roman

Quelques principes pratiques :

  • Utilisez l'imparfait pour ouvrir une scène — plantez le décor, installez l'atmosphère, montrez le personnage dans son environnement. Puis basculez vers un temps d'action pour lancer l'intrigue.
  • Utilisez l'imparfait itératif pour condenser le temps — plutôt que de raconter dix scènes identiques, résumez-les en un paragraphe à l'imparfait d'habitude. Le récit gagne en densité.
  • Explorez le style indirect libre — c'est l'une des techniques les plus puissantes du roman français. Laissez les pensées de vos personnages se glisser dans la narration à l'imparfait, sans guillemets.
  • Utilisez l'imparfait narratif avec parcimonie — une ou deux fois par chapitre, pour un effet de surprise ou de ralenti. Au-delà, il perd son impact.
  • Lisez Flaubert, Proust et Modiano — ce sont les trois maîtres de l'imparfait en français. Étudiez comment ils alternent imparfait et passé simple, comment ils utilisent l'imparfait pour créer du sens, de l'émotion, de l'ambiguïté.

L'imparfait est un temps modeste — il ne se remarque pas, il ne fait pas de bruit. Mais c'est cette discrétion qui fait sa puissance. Il est le temps de tout ce qui dure sans éclat, de tout ce qui existe sans événement, de tout ce qui persiste dans la mémoire comme une musique de fond. Maîtriser l'imparfait, c'est apprendre à écrire non seulement ce qui se passe, mais ce qui est — et c'est souvent là que se trouve la littérature.