Qu'est-ce qu'un héros littéraire ?
Avant de classer les types de héros, clarifions le terme. En littérature, le héros n'est pas nécessairement un personnage courageux ou vertueux — c'est le personnage principal du récit, celui dont le lecteur suit le parcours, celui à travers les yeux duquel l'histoire se déploie. Le héros peut être admirable, médiocre, détestable ou pathétique. Ce qui le définit, c'est sa centralité narrative.
Au fil des siècles, la littérature a inventé des dizaines de variantes du héros. Connaître ces archétypes est essentiel pour tout auteur : non pas pour appliquer une formule, mais pour comprendre les attentes du lecteur — et savoir les satisfaire ou les déjouer.
Le héros épique : la force au service d'un idéal
C'est le plus ancien type de héros, né avec les mythes et les épopées. Achille, Ulysse, Énée, Roland : le héros épique est un guerrier exceptionnel, doté de qualités surhumaines — force, courage, endurance — et animé par un idéal supérieur : la gloire, l'honneur, le destin d'un peuple.
Ses caractéristiques :
- Des capacités au-dessus de la norme (force physique, intelligence tactique, faveur divine)
- Un destin exceptionnel, souvent annoncé par une prophétie ou une naissance extraordinaire
- Un code d'honneur strict qu'il respecte même quand cela lui coûte
- Un sacrifice final ou une épreuve suprême qui scelle sa légende
Le héros épique domine la littérature antique et médiévale. On le retrouve aujourd'hui dans la fantasy épique — Aragorn chez Tolkien, Rand al'Thor chez Robert Jordan — et dans les récits de super-héros, qui en sont les héritiers directs.
Le héros tragique : grandeur et chute
Inventé par la tragédie grecque, le héros tragique est un personnage noble et admirable qui porte en lui le germe de sa propre destruction. Œdipe, Antigone, Phèdre, Hamlet : tous sont frappés par un destin qu'ils ne peuvent éviter, précisément à cause de la qualité qui les rend grands.
Aristote définit la tragédie par la catharsis — la purification des émotions par la pitié et la terreur. Pour que la catharsis fonctionne, le héros doit être :
- Ni entièrement bon ni entièrement mauvais — le spectateur doit pouvoir s'identifier à lui
- Frappé par un renversement de fortune (la péripétie) causé par une erreur de jugement (l'hamartia)
- Conscient de sa chute — la reconnaissance (anagnorisis) qui transforme l'ignorance en lucidité
Le héros tragique n'a pas disparu avec l'Antiquité. Jean Valjean, Gatsby, Anna Karénine en sont des descendants modernes. Tout personnage qui porte une faille essentielle liée à sa qualité dominante relève de cette tradition.
Le héros classique : raison et vertu
Le XVIIe siècle français invente un héros nouveau : mesuré, raisonnable, maître de ses passions. C'est le héros des tragédies de Corneille — Rodrigue dans Le Cid, Auguste dans Cinna — qui choisit le devoir contre le désir, la gloire contre l'amour.
Le héros classique se définit par :
- La maîtrise de soi — il domine ses passions par la raison
- Le dilemme cornélien — il est déchiré entre deux devoirs contradictoires
- Le choix de l'honneur — il sacrifie son bonheur personnel pour un idéal moral
Ce type de héros valorise la volonté : là où le héros tragique est vaincu par le destin, le héros classique le domine — au prix d'un sacrifice consenti.
Le héros romantique : la passion contre le monde
Au XIXe siècle, le romantisme renverse les valeurs classiques. Le héros romantique est un être passionné, solitaire, en révolte contre une société qui ne le comprend pas. René (Chateaubriand), Hernani (Hugo), Julien Sorel (Stendhal), Werther (Goethe) : tous brûlent d'une flamme intérieure que le monde ne peut contenir.
Ses traits :
- Une sensibilité exacerbée — il ressent tout plus fort que les autres
- Un mal de vivre existentiel (le « mal du siècle »)
- Un rejet des conventions sociales et morales
- Un destin malheureux — la mort, l'exil ou la folie
- Une fascination pour la nature sauvage, miroir de ses tourments
Le héros romantique est l'ancêtre du personnage tourmenté contemporain. Tous les protagonistes « sombres et fascinants » de la littérature actuelle lui doivent quelque chose.
L'anti-héros : la grandeur de l'ordinaire
L'anti-héros est le personnage qui possède les qualités inverses du héros traditionnel. Il n'est ni fort, ni courageux, ni noble, ni résolu. Il est lâche, hésitant, médiocre, cynique — et pourtant, c'est lui que le lecteur suit, c'est lui que le lecteur comprend.
Les exemples sont innombrables :
- Meursault (L'Étranger, Camus) — indifférent au monde, incapable de ressentir les émotions attendues
- Bardamu (Voyage au bout de la nuit, Céline) — cynique, désabusé, fuyant la guerre et la misère
- Roquentin (La Nausée, Sartre) — intellectuel paralysé par l'absurdité de l'existence
- Holden Caulfield (L'Attrape-cœurs, Salinger) — adolescent révolté et inadapté
L'anti-héros domine la littérature du XXe et du XXIe siècle. Il est le reflet d'une époque qui ne croit plus aux grandes causes ni aux figures exemplaires. Son pouvoir d'identification est paradoxalement supérieur à celui du héros classique : le lecteur se reconnaît dans ses faiblesses plus que dans les vertus d'un Achille ou d'un Rodrigue.
Le héros picaresque : survivre et ruser
Né dans l'Espagne du XVIe siècle avec Lazarillo de Tormes, le héros picaresque est un personnage de basse extraction — vagabond, voleur, serviteur — qui traverse la société en vivant d'expédients et de ruses. Gil Blas (Lesage), Candide (Voltaire), Figaro (Beaumarchais) appartiennent à cette lignée.
Le héros picaresque est un observateur satirique : c'est à travers ses yeux que l'auteur critique la société. Il n'a pas de mission noble — il veut simplement survivre. Mais sa débrouillardise et son regard lucide en font un personnage irrésistible.
Le héros collectif : quand le groupe remplace l'individu
Parfois, le héros n'est pas un individu mais un groupe. Germinal de Zola n'a pas un héros : c'est la communauté minière tout entière qui constitue le protagoniste. De même dans Les Misérables, où Hugo fait du peuple de Paris un personnage à part entière.
Le héros collectif est fréquent dans :
- Le roman naturaliste (Zola, les Rougon-Macquart)
- Le roman de guerre (le régiment, l'escouade)
- La saga familiale (une lignée sur plusieurs générations)
- Le roman choral contemporain (multiples voix narratives sans protagoniste dominant)
Comment choisir le type de héros pour votre roman ?
Le choix du type de héros détermine le ton, le rythme et la résonance émotionnelle de votre récit. Quelques principes :
- Un héros épique convient aux récits d'aventure, de fantasy et de science-fiction où l'enjeu est le destin d'un monde.
- Un héros tragique fonctionne quand votre thème central est la fatalité, le poids du passé ou l'impossibilité de changer.
- Un anti-héros est idéal pour les récits réalistes, psychologiques ou satiriques où vous voulez montrer la complexité humaine.
- Un héros romantique porte les récits passionnels et les histoires de révolte individuelle.
- Un héros picaresque sert les romans humoristiques, satiriques ou les récits de road-trip littéraire.
Le plus important : votre héros doit être cohérent avec le monde que vous construisez. Un anti-héros cynique dans une épopée chevaleresque créera un décalage — qui peut être voulu (c'est le principe de la fantasy déconstruite à la Game of Thrones) ou involontaire (et dans ce cas, le lecteur décrochera). Connaître les archétypes, c'est se donner les moyens de les utiliser — ou de les subvertir en toute conscience.