Le grand débat : passé simple ou passé composé ?
C'est l'une des premières questions que se pose un auteur quand il commence un roman : à quel temps écrire ? Et parmi les temps du passé, le choix entre passé simple et passé composé est bien plus qu'une question grammaticale — c'est une décision littéraire qui détermine le ton, le rythme et la distance narrative de l'ensemble du récit.
Pendant des siècles, le passé simple a régné en maître absolu sur la prose narrative française. Puis, au XXe siècle, le passé composé a commencé à s'imposer — d'abord chez les auteurs d'avant-garde, puis dans le courant dominant. Aujourd'hui, les deux coexistent, mais la tendance est claire : le passé composé gagne du terrain année après année.
Le passé simple : le temps du récit classique
Le passé simple est le temps traditionnel de la narration littéraire en français. C'est le temps de Balzac, de Flaubert, de Zola, de Hugo. « Il prit son chapeau et sortit. » « Elle le regarda longuement, puis détourna les yeux. » « La bataille commença à l'aube. »
Ses caractéristiques narratives :
- Distance — Le passé simple crée une séparation nette entre le temps du récit et le temps de la lecture. L'action est révolue, achevée, close. Le narrateur surplombe l'histoire comme un historien.
- Solennité — Il donne au texte une gravité, un poids littéraire qui signale au lecteur : « Ceci est un récit construit, une œuvre. »
- Fluidité narrative — Les actions s'enchaînent avec une netteté que le passé composé ne permet pas toujours. « Il entra, s'assit, commanda un café » coule plus naturellement que « il est entré, s'est assis, a commandé un café ».
Mais le passé simple a un problème : il a disparu de la langue parlée. Plus personne en France ne dit « je mangeai » ou « il prit ». Certaines formes sont devenues presque comiques à l'oral (« nous mangeâmes », « ils burent »). Ce décalage entre langue écrite et langue parlée a des conséquences littéraires profondes.
Le passé composé : le temps de la proximité
Le passé composé est le temps du vécu, de l'oral, de l'intime. Quand vous racontez votre journée à un ami, vous utilisez le passé composé : « J'ai pris le métro, je suis arrivé en retard, le patron m'a regardé de travers. » C'est le temps de la vie quotidienne — et c'est précisément ce qui fait sa force en littérature.
Ses effets narratifs :
- Proximité — Le passé composé réduit la distance entre le narrateur et le lecteur. L'action n'est pas « révolue et close » comme au passé simple — elle est encore présente dans la mémoire, ses conséquences se font encore sentir.
- Oralité — Il donne au texte un ton de parole vivante, de confidence, de témoignage. Le narrateur ne surplombe pas l'histoire — il la raconte comme s'il la revivait.
- Modernité — Un roman au passé composé sonne « contemporain ». Un roman au passé simple sonne « littéraire » — ce qui peut être un atout ou un obstacle selon le projet.
Les pionniers : Camus, Duras, Modiano
Le passé composé en littérature n'est pas une invention récente. Son acte de naissance officiel est L'Étranger d'Albert Camus (1942) :
« Aujourd'hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J'ai reçu un télégramme de l'asile : "Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués." Cela ne veut rien dire. C'était peut-être hier. »
Ce début est un coup de tonnerre. Le passé composé crée une immédiateté troublante — Meursault ne raconte pas une histoire, il consigne des faits avec une indifférence qui devient le sujet même du roman. Le choix du temps verbal n'est pas anodin : au passé simple, L'Étranger perdrait toute sa force.
Marguerite Duras utilise le passé composé dans de nombreux textes, souvent mêlé au présent, créant une temporalité flottante, hypnotique. Patrick Modiano en fait un outil mémoriel : ses narrateurs fouillent le passé au passé composé parce que ce temps maintient le passé en contact vivant avec le présent — exactement comme la mémoire.
Pourquoi le passé composé s'impose en littérature contemporaine
La fin du passé simple dans la langue parlée
Le passé simple a entièrement disparu du français oral courant. Les jeunes générations ne le maîtrisent que par l'écrit scolaire. Conséquence : un roman au passé simple crée une barrière d'entrée invisible. Le lecteur doit « basculer » dans un registre linguistique qu'il n'utilise jamais au quotidien. Le passé composé, lui, est transparent — le lecteur ne le remarque même pas.
L'influence de l'autofiction
Le genre dominant de la littérature française depuis les années 1980 est l'autofiction — Annie Ernaux, Édouard Louis, Virginie Despentes, Christine Angot. Ces auteurs écrivent à la première personne, au passé composé, dans une langue proche de l'oral. Le passé simple serait une contradiction stylistique : on ne raconte pas sa propre vie au passé simple.
La recherche de l'authenticité
La littérature contemporaine valorise le brut, le direct, le sans filtre. Le passé simple, avec sa solennité et sa distance, est perçu comme un artifice littéraire — une convention qui signale « je fais de la littérature ». Le passé composé, lui, dit : « je raconte la vérité ». C'est un choix idéologique autant que stylistique.
Les pièges du passé composé en narration
Le passé composé n'est pas sans défauts. En connaître les limites est essentiel pour l'utiliser efficacement.
La lourdeur des formes composées
« Il est sorti, il a pris sa voiture, il a roulé pendant deux heures, il est arrivé à Lyon, il a cherché un hôtel, il s'est installé. » Six passés composés à la suite — c'est monotone. Le passé simple aurait mieux enchaîné ces actions : « Il sortit, prit sa voiture, roula deux heures… »
La solution : varier. Alternez passé composé et présent de narration. Utilisez des phrases nominales. Cassez le rythme avec des incises, des descriptions, des réflexions intérieures. Le passé composé a besoin de respiration pour éviter la litanie.
L'auxiliaire répétitif
« J'ai vu, j'ai compris, j'ai décidé, j'ai agi. » La répétition de « j'ai » peut devenir obsédante. Astuce : variez les constructions syntaxiques. « En la voyant, j'ai compris. Ma décision a été immédiate. » La reformulation absorbe l'auxiliaire dans le flux de la phrase.
La question du passé surcomposé
Quand le récit est au passé composé, l'antériorité se marque normalement par le plus-que-parfait (« j'avais vu »). Le passé surcomposé (« j'ai eu vu ») existe dans certains dialectes mais est à éviter en littérature — il sonne maladroit. Tenez-vous-en au plus-que-parfait pour les retours en arrière.
Passé composé et genre littéraire
Le choix du temps dépend aussi du genre que vous écrivez :
- Autofiction / témoignage / récit intime — Le passé composé est le choix naturel. Il renforce l'effet de confession et d'authenticité.
- Thriller / polar contemporain — Le passé composé (ou le présent) donne un rythme nerveux et immédiat. C'est le choix de Fred Vargas, de Franck Thilliez dans certains titres.
- Roman historique — Le passé simple reste souvent préférable. Un récit situé au Moyen Âge ou au XVIIIe siècle au passé composé créerait un anachronisme de ton.
- Fantasy épique — Le passé simple domine et convient au registre solennel du genre. Mais la fantasy urbaine peut très bien fonctionner au passé composé.
- Littérature jeunesse / young adult — Le passé composé (ou le présent) est devenu la norme pour cette tranche de lecteurs qui n'utilise jamais le passé simple à l'oral.
Les alternatives : présent et imparfait
Le débat ne se limite pas au passé simple vs passé composé. Deux autres temps méritent d'être mentionnés :
- Le présent de narration — De plus en plus utilisé (Joel Dicker, Guillaume Musso). Il crée une immédiateté totale : le lecteur vit l'action en même temps que le personnage. Son risque : la monotonie sur un roman entier.
- L'imparfait — Temps de la description et de l'habitude, il peut servir de temps de base pour certains récits contemplatifs (Modiano l'utilise abondamment). Mais il ne porte pas bien l'action ponctuelle.
Comment choisir ?
Il n'y a pas de règle absolue. Le meilleur conseil est de vous poser trois questions :
- Qui raconte ? — Si votre narrateur est un personnage contemporain qui s'exprime à la première personne, le passé composé est naturel. Si c'est un narrateur omniscient et distant, le passé simple convient mieux.
- Quel effet voulez-vous ? — Proximité et oralité → passé composé. Distance et solennité → passé simple. Immersion totale → présent.
- Quel est votre genre ? — Consultez les romans récents de votre genre. Si les auteurs que vous admirez écrivent au passé composé, c'est probablement le bon choix pour votre lectorat cible.
Enfin, un test infaillible : écrivez trois pages de votre roman aux deux temps et relisez-les à voix haute. Celui qui sonne juste — celui qui épouse la voix de votre narrateur comme un vêtement bien coupé — est le bon. Faites confiance à votre oreille : elle sait avant vous.