Les deux textes par lesquels tout commence
Toute la littérature occidentale commence par deux poèmes. Pas par un traité de philosophie, pas par un texte sacré, pas par un décret de roi — par deux histoires. L'Iliade et l'Odyssée, attribués au poète grec Homère, sont les premiers chefs-d'œuvre de la littérature européenne. Composés il y a environ 2 800 ans, ils ont inventé l'épopée, le roman d'aventure, le récit de guerre, le conte de voyage — et ils restent, aujourd'hui encore, d'une puissance narrative stupéfiante.
Que vous soyez lecteur, auteur ou simplement curieux, connaître l'Iliade et l'Odyssée est indispensable. Non pas comme un devoir de culture générale, mais parce que chaque roman que vous avez lu descend de ces deux textes.
Homère : le mystère originel
Qui était Homère ? La réponse honnête est : personne ne sait. La tradition le décrit comme un aède aveugle — un poète itinérant qui récitait ses vers dans les cours royales et les banquets. Il aurait vécu au VIIIe siècle avant J.-C., probablement en Ionie (la côte ouest de l'actuelle Turquie). Mais rien n'est certain.
La « question homérique » — Homère a-t-il existé ? Un seul homme a-t-il composé les deux poèmes ? — agite les chercheurs depuis l'Antiquité. Certains philologues pensent que l'Iliade et l'Odyssée sont l'œuvre de deux auteurs différents : le style, le vocabulaire et la vision du monde diffèrent sensiblement entre les deux textes. D'autres soutiennent qu'un seul génie a composé les deux, mais à des époques différentes de sa vie — l'Iliade dans la maturité, l'Odyssée dans la vieillesse.
Ce qui est certain, c'est que ces poèmes ont d'abord été transmis oralement pendant des siècles, récités par des aèdes qui les connaissaient par cœur. Ils n'ont été fixés par écrit qu'au VIe siècle avant J.-C., sous le tyran athénien Pisistrate. Les deux textes totalisent environ 27 800 vers en hexamètres dactyliques — le mètre de la poésie épique grecque.
L'Iliade : la colère d'Achille
L'Iliade ne raconte pas toute la guerre de Troie. Elle couvre seulement 51 jours de la dixième et dernière année du siège — et se concentre sur un seul thème : la colère d'Achille.
Le contexte
Pâris, prince de Troie, a enlevé Hélène, la femme de Ménélas, roi de Sparte. Pour la reprendre, une coalition de rois grecs — menée par Agamemnon, frère de Ménélas — assiège la ville de Troie depuis dix ans. Parmi les guerriers grecs, le plus redoutable est Achille, fils de la déesse Thétis et du roi Pélée. Il est invincible au combat — mais son orgueil est sa faiblesse.
L'intrigue
Le poème s'ouvre sur une querelle entre Achille et Agamemnon. Ce dernier a capturé une jeune femme, Chryséis, dont le père, prêtre d'Apollon, supplie qu'on la lui rende. Quand Agamemnon est contraint de restituer Chryséis, il prend en compensation Briséis, la captive d'Achille. Humilié, Achille refuse de combattre. Il se retire sous sa tente — et les Grecs, privés de leur meilleur guerrier, subissent défaite sur défaite face aux Troyens menés par Hector, le fils aîné du roi Priam.
Le tournant survient quand Patrocle, le compagnon le plus cher d'Achille, revêt l'armure de son ami pour galvaniser les troupes grecques. Il est tué par Hector. Fou de douleur et de rage, Achille reprend les armes, affronte Hector en combat singulier devant les murs de Troie et le tue. Il traîne son cadavre derrière son char pendant douze jours — un acte de barbarie qui choque même les dieux.
L'Iliade se termine par un acte d'humanité inattendu : le vieux roi Priam vient seul dans le camp grec pour supplier Achille de lui rendre le corps de son fils. Achille, touché par la douleur du père, accepte. Les deux ennemis pleurent ensemble — l'un son ami, l'autre son fils. Le poème se clôt sur les funérailles d'Hector.
Les thèmes
L'Iliade est bien plus qu'un récit de guerre. C'est une méditation sur la condition humaine : la gloire et sa vanité, la mort et sa certitude, l'amitié et sa perte, la rage et sa destruction, la pitié qui rachète. Achille sait qu'il mourra jeune — les dieux le lui ont prédit. Il choisit la gloire éternelle plutôt qu'une vie longue et obscure. Ce choix — entre une vie brève mais mémorable et une vie longue mais oubliée — est le dilemme fondateur de toute la culture héroïque occidentale.
L'Odyssée : le retour d'Ulysse
Si l'Iliade est un poème de guerre, l'Odyssée est un poème de voyage, de ruse et de retour. C'est le premier roman d'aventure de l'histoire — et il n'a rien perdu de son pouvoir de fascination.
L'intrigue
La guerre de Troie est finie. Tous les rois grecs sont rentrés chez eux — sauf Ulysse (Odysseus en grec), roi d'Ithaque. Dix ans après la chute de Troie, il erre encore sur les mers, retenu par les dieux et par le destin. Sa femme Pénélope l'attend à Ithaque, harcelée par des prétendants qui veulent sa main et le trône. Son fils Télémaque, qui n'avait que quelques mois quand Ulysse est parti, est devenu un jeune homme.
Le poème raconte les aventures d'Ulysse pour rentrer chez lui : le Cyclope Polyphème (qu'il aveugle par la ruse), la magicienne Circé (qui transforme ses compagnons en porcs), la descente aux Enfers (où il parle aux morts, dont Achille), les Sirènes (dont il écoute le chant attaché au mât), Charybde et Scylla (deux monstres marins), la nymphe Calypso (qui le retient sept ans sur son île), et enfin le retour à Ithaque — où il doit encore massacrer les prétendants pour retrouver sa femme et son trône.
Les thèmes
Ulysse est l'antithèse d'Achille. Là où Achille est la force brute, Ulysse est la ruse — la mètis grecque, l'intelligence pratique. Il ne gagne pas par la violence mais par l'astuce, la patience et l'endurance. C'est le premier héros intellectuel de la littérature. L'Odyssée est aussi le premier récit sur le mal du pays — la nostalgie (du grec nostos, le retour, et algos, la douleur). Ulysse refuse l'immortalité que lui offre Calypso pour retrouver Ithaque, Pénélope et sa vie mortelle. Ce choix — préférer la condition humaine à la perfection divine — est l'un des moments les plus émouvants de toute la littérature.
L'héritage : 2 800 ans d'influence
L'influence de l'Iliade et de l'Odyssée sur la littérature mondiale est incalculable. Chaque épopée, chaque roman d'aventure, chaque récit de guerre, chaque histoire de voyage leur doit quelque chose :
- Virgile écrit l'Énéide (Ier siècle av. J.-C.) comme une réponse romaine à Homère — mi-Odyssée, mi-Iliade.
- Dante place Ulysse en Enfer dans la Divine Comédie (XIVe siècle) — condamné pour sa ruse.
- James Joyce transpose l'Odyssée dans le Dublin de 1904 avec Ulysse (1922) — le roman qui a réinventé la fiction moderne.
- Tolkien s'inspire des structures épiques homériques pour Le Seigneur des anneaux.
- Star Wars, Mad Max: Fury Road, O Brother, Where Art Thou? : le cinéma puise sans cesse dans la matière homérique.
Plus profondément, Homère a inventé les archétypes que toute la fiction occidentale utilise encore : le guerrier orgueilleux (Achille), le voyageur rusé (Ulysse), l'épouse fidèle (Pénélope), le vieux roi en deuil (Priam), le rival honorable (Hector). Ces figures traversent les siècles parce qu'elles touchent à des vérités universelles sur la guerre, l'amour, la mort et le retour.
Lire Homère aujourd'hui
Homère n'est pas un pensum scolaire — c'est l'un des meilleurs conteurs de l'histoire humaine. La traduction de l'Odyssée par Philippe Jaccottet (La Découverte, disponible en poche) est une porte d'entrée idéale : la langue est fluide, poétique et moderne. Pour l'Iliade, la traduction de Robert Flacelière (Bibliothèque de la Pléiade) reste une référence. Plus récemment, la traduction d'Emily Wilson (en anglais) a renouvelé le regard sur l'Odyssée.
Ouvrez l'un de ces deux livres, et vous comprendrez pourquoi, 2 800 ans plus tard, nous continuons de raconter des histoires de guerriers, de voyageurs et de retour. Parce qu'Homère n'a pas seulement écrit les premiers chefs-d'œuvre — il a défini ce qu'est un chef-d'œuvre.