Écrire le premier jet de son récit : méthode et état d'esprit

Écrire le premier jet de son récit

Le premier jet : de quoi parle-t-on exactement ?

Le premier jetfirst draft en anglais — est la première version complète de votre récit, écrite d'un bout à l'autre, du premier mot au dernier. Ce n'est pas un plan, ce n'est pas une ébauche de trois chapitres, ce n'est pas un recueil de scènes éparses : c'est le texte entier, imparfait mais achevé.

Hemingway résumait la chose avec sa brutalité habituelle : « Le premier jet de n'importe quoi est de la merde. » La phrase est crue, mais elle contient une vérité libératrice : le premier jet n'a pas besoin d'être bon. Il a besoin d'exister. Tout le reste — la réécriture, le polissage, la correction — viendra après. Mais sans premier jet, il n'y a rien à réécrire.

Pourquoi le premier jet est l'étape la plus difficile

Paradoxalement, écrire un brouillon imparfait est bien plus difficile qu'écrire un texte achevé. La raison est psychologique : le perfectionnisme est l'ennemi mortel du premier jet.

Quand vous écrivez un premier jet, chaque phrase vous semble médiocre comparée à ce que vous aviez en tête. Le décalage entre la vision idéale du roman et la réalité du texte produit une frustration qui pousse beaucoup d'auteurs à s'arrêter. Ils réécrivent inlassablement les trois premiers chapitres, cherchant une perfection impossible, et ne terminent jamais leur livre.

Les auteurs qui publient ne sont pas ceux qui écrivent de meilleurs premiers jets — ce sont ceux qui acceptent de les écrire mal pour pouvoir les améliorer ensuite.

Avant de commencer : préparer le terrain

Avoir un plan (même minimal)

Le débat entre « architectes » (ceux qui planifient) et « jardiniers » (ceux qui improvisent) est éternel. Mais même les jardiniers les plus convaincus ont besoin d'un minimum de structure avant de se lancer :

  • Connaître votre point de départ — la situation initiale, le personnage principal, le contexte
  • Connaître votre point d'arrivée — même vaguement. Où voulez-vous emmener le lecteur ? Comment le récit se termine-t-il ?
  • Identifier le conflit central — qu'est-ce que le personnage veut ? Qu'est-ce qui l'en empêche ?

Vous n'avez pas besoin d'un plan détaillé chapitre par chapitre. Mais si vous partez sans aucune direction, vous risquez de vous perdre au chapitre 8 et d'abandonner au chapitre 12.

Définir un objectif réaliste

Un roman fait en moyenne 70 000 à 90 000 mots. À raison de 500 mots par jour (un rythme accessible même avec un emploi à temps plein), il vous faudra entre 5 et 6 mois. À 1 000 mots par jour, comptez 3 mois. À 2 000 mots par jour (rythme NaNoWriMo), un mois et demi.

Fixez-vous un objectif quotidien ou hebdomadaire et tenez-le. La régularité compte infiniment plus que l'intensité. Mieux vaut écrire 300 mots tous les jours pendant six mois que 5 000 mots un week-end puis rien pendant trois semaines.

Pendant l'écriture : les règles du premier jet

Règle n°1 : avancer, toujours avancer

La règle d'or du premier jet est de ne jamais revenir en arrière. Ne relisez pas ce que vous avez écrit hier. Ne corrigez pas cette phrase qui vous déplaît. Ne réécrivez pas le chapitre 3 parce que vous avez eu une meilleure idée au chapitre 7. Notez l'idée dans un fichier séparé et continuez.

Chaque minute passée à corriger est une minute volée à l'écriture. Et le danger de la relecture en cours de route est double : vous perdez du temps, et vous risquez de détruire l'élan narratif — cette énergie fragile qui pousse l'histoire vers l'avant.

Règle n°2 : écrire vite et sale

Le premier jet doit être écrit avec une certaine vitesse. Non pas parce que la vitesse produit de la qualité, mais parce qu'elle empêche le censeur intérieur de prendre le contrôle. Quand vous écrivez vite, vous n'avez pas le temps de juger chaque mot — vous êtes dans le flux, dans l'histoire, dans les personnages.

Terry Pratchett comparait le premier jet à une course : « Le premier jet, c'est juste vous qui racontez l'histoire à vous-même. » Racontez-vous l'histoire. Ne vous souciez pas du lecteur — il viendra plus tard, avec la réécriture.

Règle n°3 : accepter les trous

Vous ne connaissez pas le nom de la ville où se passe la scène ? Écrivez [NOM DE VILLE] et continuez. La description du paysage vous bloque ? Écrivez [DESCRIPTION À FAIRE] et passez au dialogue. Un passage de transition vous ennuie ? Résumez-le en une phrase entre crochets et avancez.

Le premier jet est un squelette. Il n'a pas besoin de chair, de peau ni de vêtements. Il a besoin d'os — la structure, les scènes clés, les moments d'émotion, les retournements. Tout le reste viendra au deuxième jet.

Règle n°4 : protéger votre élan

Ne parlez pas trop de votre roman en cours. C'est un conseil contre-intuitif à l'ère des réseaux sociaux, mais il est fondé sur une réalité psychologique : quand vous racontez votre histoire à quelqu'un, votre cerveau enregistre une satisfaction d'accomplissement… alors que vous n'avez rien accompli. Résultat : l'envie d'écrire diminue parce que le besoin de raconter a déjà été satisfait.

Gardez votre histoire pour vous jusqu'au point final. Le moment de partager viendra — mais pas maintenant.

Les ennemis du premier jet

Le syndrome de la page blanche

Le blocage vient rarement d'un manque d'inspiration — il vient d'un excès d'exigence. Vous ne savez pas quoi écrire parce que vous cherchez la phrase parfaite. La solution : écrivez n'importe quoi. Littéralement. « Le personnage entre dans la pièce. La pièce est moche. Il s'assoit. » C'est laid, c'est plat, c'est sans intérêt — mais c'est écrit. Et une fois écrit, ça peut être amélioré.

La documentation infinie

Certains auteurs passent des mois à rechercher leur sujet sans jamais commencer à écrire. La recherche est un outil de procrastination redoutable parce qu'elle donne l'illusion du travail. Fixez-vous une date limite pour la recherche et commencez à écrire même si vous ne savez pas tout. Les détails manquants peuvent être ajoutés au deuxième jet.

La comparaison avec les autres

Vous lisez un roman publié — poli, réécrit, corrigé par un éditeur professionnel — et vous comparez votre premier jet brut à ce produit fini. C'est comme comparer un bloc de marbre à une sculpture de Michel-Ange. Le bloc de marbre est le point de départ, pas le point d'arrivée.

Quand le premier jet est terminé

Le jour où vous tapez le dernier mot de votre premier jet, il se passe quelque chose de remarquable : vous avez un manuscrit. Il est imparfait, incohérent par endroits, plein de trous et de maladresses — mais il existe. Et c'est la seule chose qui vous sépare de tous ceux qui « rêvent d'écrire un livre un jour ».

La suite est connue : vous laissez reposer le texte (au moins deux semaines, idéalement six), puis vous le relisez avec un œil neuf et vous commencez la réécriture. C'est là que le vrai travail littéraire commence. Mais sans le premier jet — sans ce brouillon laid, bancal et vivant — il n'y a pas de réécriture possible.

Alors n'attendez pas d'être prêt. N'attendez pas l'inspiration, la phrase parfaite ou le moment idéal. Ouvrez un document vierge, écrivez la première phrase qui vous vient, et ne vous arrêtez pas avant la dernière.