Littérature

K-littérature : la vague coréenne déferle sur l'édition française

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La Corée du Sud, nouvelle puissance littéraire

Après la K-pop (BTS, Blackpink), les K-dramas (Squid Game, Extraordinary Attorney Woo) et le cinéma (Parasite de Bong Joon-ho, Palme d'Or 2019 et Oscar du meilleur film 2020), c'est au tour de la littérature sud-coréenne de conquérir la France et l'Europe. Les traductions du coréen vers le français ont été multipliées par 5 en 10 ans, passant d'une dizaine de titres par an au début des années 2010 à plus de 50 en 2022. Les auteurs coréens occupent désormais une place de choix en librairie, et certains titres atteignent des ventes comparables à celles de la littérature anglo-saxonne.

Ce phénomène, que les professionnels du livre appellent la K-littérature (par analogie avec K-pop et K-drama), est l'une des tendances les plus marquantes de l'édition française des années 2020. Il témoigne d'un changement profond dans les goûts des lecteurs français, traditionnellement tournés vers les littératures anglo-saxonnes et européennes.

Pourquoi cette vague ?

Plusieurs facteurs convergent pour expliquer le succès de la littérature coréenne en France :

  • L'effet Hallyu — La « vague coréenne » (Hallyu en coréen) est un phénomène culturel global qui a débuté dans les années 2000 avec les K-dramas et la K-pop, avant de s'étendre au cinéma, à la gastronomie, à la mode et désormais à la littérature. Chaque succès coréen dans un domaine crée un appel d'air pour les autres domaines culturels. Le succès planétaire de Parasite (2019) et de Squid Game (2021) a donné un coup d'accélérateur décisif à la curiosité des Français pour la culture coréenne.
  • Des thèmes universels — La littérature coréenne parle de précarité économique, de patriarcat, de pression sociale, de solitude urbaine, de sacrifice maternel, de violence de classe : des sujets qui résonnent bien au-delà des frontières de la Corée. Les lecteurs français s'y reconnaissent, malgré la distance géographique et culturelle.
  • BookTok — Le phénomène TikTok littéraire (BookTok) a joué un rôle majeur dans la popularisation de certains titres coréens. Des romancières comme Chung Bora sont devenues virales grâce à des vidéos de recommandation vues des millions de fois. Le public de BookTok — jeune, féminin, international — est particulièrement réceptif à la littérature coréenne.
  • Des traducteurs excellents — La qualité des traductions du coréen vers le français s'est considérablement améliorée grâce à une nouvelle génération de traducteurs formés en Corée et en France. Des noms comme Lim Yeong-hee, Choi Mikyung et Jean-Noël Juttet ont contribué à faire connaître la littérature coréenne avec des traductions fidèles et élégantes.
  • Le soutien institutionnel — Le LTI Korea (Literature Translation Institute of Korea), organisme gouvernemental, finance activement la traduction et la promotion de la littérature coréenne à l'étranger, avec des bourses pour les traducteurs et les éditeurs.

Les auteurs incontournables

  • Han KangLa Végétarienne (International Booker Prize 2016). Née en 1970, Han Kang est l'auteure coréenne la plus traduite et la plus reconnue au monde. Son écriture poétique et dérangeante explore le corps, la violence, la liberté et la résistance silencieuse. La Végétarienne raconte l'histoire d'une femme qui refuse soudainement de manger de la viande, provoquant l'effondrement de son mariage et de sa vie sociale. Ses autres œuvres majeures — Leçons de grec, Impossibilité de dire adieu — confirment un talent d'une profondeur rare.
  • Cho Nam-JooKim Ji-young, née en 1982 (2016, traduit en 2020). Best-seller féministe mondial vendu à plus de 2 millions d'exemplaires en Corée et traduit dans 30 langues. L'histoire d'une femme ordinaire, mère au foyer, broyée par le patriarcat coréen, racontée avec une froideur documentaire qui rend le texte d'autant plus percutant. Ce livre a déclenché un vaste débat sur le sexisme en Corée du Sud et a été adapté au cinéma en 2019.
  • Hwang Sok-yong — Né en 1943, il est considéré comme le plus grand romancier coréen vivant. Ancien dissident emprisonné pour être allé en Corée du Nord, il est l'auteur de Shim Chong, fille vendue, Le Vieux Jardin et Toutes les choses de notre vie. Régulièrement cité pour le Nobel de littérature, il est le Tolstoï coréen : des fresques historiques immenses qui embrassent toute l'histoire tourmentée de la péninsule.
  • Bae Suah — Écrivaine expérimentale, souvent comparée à Kafka ou Beckett. Blanc, Un éclat au nord. Pour les amateurs de littérature exigeante qui ne craignent pas la déstabilisation narrative. Son écriture fragmentaire et onirique déroute autant qu'elle fascine.
  • Chung BoraTigres maudits (nouvelles). Un recueil de nouvelles fantastiques entre tradition coréenne et modernité, peuplé de tigres vengeurs, de renards métamorphes et de fantômes. Phénomène BookTok, ce livre a séduit un public jeune par sa capacité à mêler le folklore asiatique à des préoccupations contemporaines (féminisme, écologie, violence de genre).
  • Kim Hye-jinÀ propos de ma fille. Roman sur le conflit entre une mère conservatrice et sa fille homosexuelle dans la Corée contemporaine. Un texte d'une délicatesse et d'une honnêteté remarquables sur les tensions entre amour familial et intolérance sociale.
  • Shin Kyung-sookPrends soin de maman. Best-seller international sur la disparition d'une mère âgée dans le métro de Séoul. Un roman qui a bouleversé des millions de lecteurs dans le monde entier.

Les éditeurs qui publient la K-littérature en France

Le paysage éditorial français de la littérature coréenne s'est considérablement enrichi ces dernières années :

  • Éditions Picquier — Le pionnier de la littérature asiatique en France, fondé en 1986. Son catalogue coréen est le plus riche et le plus ancien. C'est Picquier qui a publié les premières traductions de Han Kang en français.
  • Éditions Decrescenzo — Maison spécialisée dans la littérature coréenne, avec un catalogue exigeant et diversifié.
  • Le Serpent à Plumes, Zulma — Quelques titres coréens remarquables dans des catalogues éclectiques tournés vers les littératures du monde.
  • Les grandes maisons — Gallimard, Grasset, Stock et Flammarion commencent à publier directement des auteurs coréens, signe que la K-littérature est sortie de la niche pour entrer dans le mainstream éditorial.

Perspectives : la K-littérature en 2022 et au-delà

La vague de la K-littérature n'est pas un phénomène éphémère. Plusieurs indicateurs montrent qu'elle est là pour durer :

  • Le nombre de traductions du coréen continue de croître chaque année.
  • Les formations de traducteurs coréen-français se développent dans les universités.
  • Le public cible s'élargit : longtemps cantonné aux lecteurs de littérature asiatique, le lectorat de la K-littérature touche désormais le grand public.
  • Les adaptations cinématographiques et en séries (Netflix) de romans coréens créent un cercle vertueux entre littérature et audiovisuel.

« La littérature coréenne parle de la même solitude, de la même fatigue, de la même rage que la nôtre. C'est pour ça qu'elle nous touche autant, malgré les 10 000 kilomètres qui nous séparent. » — Un libraire parisien