Cinq siècles d'édition française
L'histoire de l'édition en France est indissociable de l'histoire des idées, de la culture et de la politique. De l'arrivée de l'imprimerie au XVe siècle aux puissants groupes éditoriaux d'aujourd'hui, en passant par les combats pour la liberté d'expression et les révolutions technologiques, le livre français a traversé cinq siècles de transformations profondes. Ce panorama historique retrace les grandes étapes d'une aventure qui a façonné la culture française et continue d'évoluer.
Les origines : l'imprimerie arrive en France (1470)
En 1470, la première presse à caractères mobiles est installée à la Sorbonne, à l'initiative du prieur Jean Heynlin, par trois imprimeurs venus d'Allemagne : Ulrich Gering, Martin Crantz et Michael Friburger. Leur premier ouvrage imprimé est un recueil de lettres de Gasparin de Bergame, un humaniste italien. Cette date marque le début de l'imprimerie en France, quelques décennies après l'invention de Gutenberg à Mayence (vers 1450).
Lyon et Paris deviennent rapidement les deux capitales de l'imprimerie française. Lyon, carrefour commercial européen, accueille de nombreux imprimeurs-libraires qui publient en latin et en langues vernaculaires. Paris, avec la Sorbonne et le pouvoir royal, concentre l'édition savante et religieuse. Les premiers « libraires-éditeurs » publient des textes religieux, des classiques latins, des almanachs populaires et, progressivement, des œuvres en français.
Au XVIe siècle, l'imprimerie se répand dans les grandes villes du royaume. Des familles d'imprimeurs célèbres émergent, comme les Estienne à Paris et les De Tournes à Lyon. Le livre devient un instrument de savoir, mais aussi un objet de suspicion pour les autorités, qui commencent à réglementer la production imprimée.
Le XVIIe-XVIIIe siècle : censure et Lumières
Sous l'Ancien Régime, l'édition est strictement encadrée par la censure royale et le système du privilège d'imprimeur. Pour publier un ouvrage, il faut obtenir une autorisation du pouvoir royal, délivrée par le directeur de la Librairie. Les livres jugés contraires à la religion, à la morale ou à l'autorité du roi sont interdits, saisis, voire brûlés en place publique.
Malgré ces contraintes, le XVIIIe siècle voit l'émergence d'une production clandestine considérable. Les philosophes des Lumières — Voltaire, Rousseau, Diderot, d'Alembert, Montesquieu — contournent la censure en publiant leurs ouvrages à l'étranger, principalement en Hollande et en Suisse (Genève, Neuchâtel). Ces livres interdits circulent ensuite clandestinement en France grâce à des réseaux de colporteurs.
L'Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers de Diderot et d'Alembert (1751-1772) est le chef-d'œuvre éditorial du siècle. Ce projet monumental de 28 volumes, regroupant plus de 150 contributeurs, a été plusieurs fois interdit et suspendu avant de devenir le symbole de l'esprit des Lumières. C'est aussi l'une des premières grandes opérations commerciales de l'édition française, avec environ 4 000 souscripteurs pour la première édition.
La Révolution française de 1789 abolit la censure et proclame la liberté de la presse (Déclaration des droits de l'homme, article 11). Cette libération provoque une explosion de publications : journaux, pamphlets, brochures politiques. Le paysage éditorial français est profondément transformé.
Le XIXe siècle : la révolution industrielle du livre
Le XIXe siècle est une période de transformation radicale pour l'édition française. L'industrialisation des techniques d'impression (presse mécanique, papier en continu, clichage), l'alphabétisation croissante de la population et l'essor du chemin de fer créent les conditions d'une véritable démocratisation du livre.
Les grandes dates de cette période :
- 1826 : Fondation de Hachette par Louis Hachette, d'abord spécialisé dans le livre scolaire. Hachette obtiendra le monopole des bibliothèques de gare, posant les bases de son empire.
- 1837 : Fondation de la maison Michel Lévy frères, qui deviendra Calmann-Lévy.
- 1841 : Michel Lévy invente le livre à 1 franc — l'ancêtre du livre de poche — permettant aux classes populaires d'accéder à la littérature.
- 1857 : Procès retentissants des Fleurs du Mal de Baudelaire et de Madame Bovary de Flaubert — la censure morale contre la littérature d'avant-garde. Les deux auteurs sont poursuivis pour « outrage à la morale publique ».
- 1875 : Fondation de la librairie Flammarion par Ernest Flammarion, qui développe l'édition populaire à bas prix.
- 1880-1900 : L'essor du roman-feuilleton dans les journaux (Zola, Maupassant, Dumas) transforme la relation entre auteurs et éditeurs. Le feuilleton devient le principal mode de diffusion de la littérature populaire.
C'est aussi au XIXe siècle que se structure le droit d'auteur moderne, avec les lois protégeant la propriété intellectuelle des écrivains. La profession d'éditeur se professionnalise : on passe du libraire-imprimeur à l'éditeur au sens moderne, dont le métier consiste à sélectionner, financer et promouvoir des œuvres littéraires.
Le XXe siècle : l'âge d'or de l'édition française
Le XXe siècle est l'âge d'or de l'édition française. Les grandes maisons qui dominent encore aujourd'hui sont fondées ou prennent leur essor pendant cette période :
- 1911 : Gaston Gallimard fonde les éditions de la NRF (Nouvelle Revue Française), qui deviendront les Éditions Gallimard. Début d'une dynastie qui publie Proust, Gide, Camus, Sartre, Saint-Exupéry et des dizaines de prix Nobel.
- 1935 : Fondation des Presses universitaires de France (PUF), qui deviendront la référence en édition universitaire et en sciences humaines (collection « Que sais-je ? »).
- 1941 : Fondation des Éditions de Minuit par Vercors et Pierre de Lescure, dans la clandestinité de l'Occupation. Premier titre : Le Silence de la mer de Vercors.
- 1953 : Le Livre de Poche, lancé par Henri Filipacchi pour Hachette, révolutionne l'accès à la lecture (1,50 franc le volume). Le format poche démocratise la littérature de qualité.
- 1978 : Fondation d'Actes Sud à Arles par Hubert Nyssen, qui deviendra le plus prestigieux éditeur indépendant français.
- 1981 : Loi Lang sur le prix unique du livre — une protection fondamentale pour les librairies indépendantes, empêchant les grandes surfaces de brader les livres. Cette loi, toujours en vigueur, est considérée comme un pilier de la politique culturelle française.
Le XXe siècle est aussi marqué par l'émergence de grandes figures d'éditeurs légendaires : Gaston Gallimard, Bernard Grasset, Robert Laffont, Jérôme Lindon (Éditions de Minuit), Paul Flamand et Jean Bardet (Le Seuil), Christian Bourgois. Ces éditeurs ont façonné le goût littéraire français et découvert les grands auteurs du siècle.
Le XXIe siècle : concentration, numérique et nouveaux défis
Le début du XXIe siècle est marqué par un double mouvement : la concentration du secteur autour de quelques grands groupes et la révolution numérique qui transforme les modes de production, de diffusion et de consommation du livre.
Le marché se concentre autour de quatre grands groupes — Hachette, Editis, Madrigall (Gallimard-Flammarion) et Média-Participations — qui représentent ensemble plus de 50 % du chiffre d'affaires du secteur. Les rachats se multiplient : Flammarion par Gallimard (2012), Le Seuil par Média-Participations (2017), Editis par Vivendi puis Czech Media Invest (2023).
Parallèlement, l'ebook, l'audiolivre (en forte croissance) et l'auto-édition (notamment via Amazon KDP) transforment le paysage. L'ebook reste minoritaire en France (environ 8-9 % du marché, contre 20-25 % dans les pays anglophones), mais l'audiolivre connaît une croissance annuelle de plus de 25 %.
Malgré ces bouleversements, avec 70 000 nouveautés par an et environ 10 000 éditeurs actifs, la France reste l'un des marchés éditoriaux les plus dynamiques et les plus diversifiés au monde. La loi Lang, le Centre national du livre (CNL) et un réseau dense de librairies indépendantes (environ 3 000) continuent de protéger et de nourrir cette richesse culturelle exceptionnelle.
« L'édition française, c'est une industrie qui se prend pour un artisanat — et un artisanat qui se prend pour un sacerdoce. » — Jérôme Lindon, directeur des Éditions de Minuit