Le romancier qui a radiographié la France
Émile Zola (1840-1902) est le père du naturalisme et l'auteur des Rougon-Macquart, cycle de 20 romans qui constituent la plus vaste fresque sociale de la littérature française. De Germinal à L'Assommoir, de Nana à La Bête humaine, Zola a peint la société française du Second Empire avec une puissance inégalée. Mais Zola est aussi l'intellectuel engagé de l'affaire Dreyfus, le défenseur de la vérité et de la justice. Romancier, journaliste, polémiste, il incarne mieux que quiconque la figure de l'écrivain-citoyen.
Les origines italiennes et la jeunesse provençale (1840-1862)
Né à Paris le 2 avril 1840, Émile Édouard Charles Antoine Zola est le fils de Francesco Zola, ingénieur italien originaire de Venise, et d'Émilie Aubert, une Française d'origine modeste. Son père, ingénieur civil visionnaire, conçoit le barrage et le canal qui alimenteront Aix-en-Provence en eau — un ouvrage qui porte encore aujourd'hui le nom de « canal Zola ». Mais Francesco meurt en 1847, laissant sa famille dans une situation financière précaire.
Le jeune Émile grandit à Aix-en-Provence où il se lie d'une amitié profonde avec Paul Cézanne, le futur maître de la peinture moderne. Ensemble, ils arpentent la campagne aixoise, se baignent dans l'Arc, rêvent de gloire artistique. Cette amitié inspirera L'Œuvre (1886), roman sur un peintre raté qui provoquera la rupture définitive entre les deux hommes — Cézanne s'étant reconnu dans le personnage.
Après avoir échoué deux fois au baccalauréat (en 1859), Zola monte à Paris et connaît une misère profonde. Il vit dans des mansardes, attrape des pigeons sur les toits pour se nourrir, selon ses propres aveux. En 1862, il est embauché par la librairie Hachette comme commis, puis rapidement promu chef de la publicité — un poste qui lui permet de rencontrer les grands noms de l'édition et de la littérature.
Les débuts littéraires et Thérèse Raquin (1864-1870)
Zola publie son premier roman, La Confession de Claude, en 1865. Mais c'est Thérèse Raquin (1867) qui le fait connaître. Ce roman noir, histoire d'un adultère et d'un meurtre dans le Paris populaire, est un scandale. Le critique Louis Ulbach le qualifie de « littérature putride ». Zola répond par une préface cinglante où il expose pour la première fois sa méthode naturaliste : il veut « étudier des tempéraments et non des caractères ».
C'est aussi dans cette période qu'il élabore le plan monumental des Rougon-Macquart, inspiré par La Comédie humaine de Balzac. Son ambition : raconter « l'histoire naturelle et sociale d'une famille sous le Second Empire » en suivant l'influence de l'hérédité et du milieu sur cinq générations.
Les Rougon-Macquart (1871-1893)
Son chef-d'œuvre absolu : un cycle de 20 romans publiés sur 22 ans qui raconte l'histoire de la famille Rougon-Macquart sous le Second Empire, en explorant méthodiquement toutes les couches de la société française :
- La Fortune des Rougon (1871) — Le premier volume, qui établit l'arbre généalogique de la famille et le contexte du coup d'État de Louis-Napoléon Bonaparte en 1851.
- Le Ventre de Paris (1873) — Les Halles centrales, la nourriture, le peuple de Paris. Un roman sensoriel et politique.
- L'Assommoir (1877) — L'alcoolisme dans la classe ouvrière parisienne. Le premier best-seller de Zola, vendu à plus de 100 000 exemplaires dès la première année. Le roman qui fait de lui l'écrivain le plus lu — et le plus controversé — de France.
- Nana (1880) — La prostitution de luxe et la décadence de la bourgeoisie du Second Empire. Le tirage initial de 55 000 exemplaires est un record pour l'époque.
- Au Bonheur des Dames (1883) — La naissance des grands magasins, inspiré par Le Bon Marché d'Aristide Boucicaut. Un roman prophétique sur le commerce moderne, redécouvert au XXIe siècle à l'ère d'Amazon.
- Germinal (1885) — La grève des mineurs du bassin houiller du Nord. Zola a passé deux mois à Anzin (Nord) en 1884, descendant dans les mines, vivant chez les mineurs, prenant des centaines de pages de notes. Le résultat est le plus grand roman social jamais écrit en français, un chef-d'œuvre absolu de la littérature mondiale.
- La Terre (1887) — La paysannerie française dans toute sa brutalité. Le roman provoque le « Manifeste des Cinq », une lettre ouverte de cinq jeunes écrivains dénonçant l'obscénité de Zola.
- La Bête humaine (1890) — Le chemin de fer, le meurtre, la pulsion héréditaire. Un thriller avant l'heure, adapté au cinéma par Jean Renoir en 1938 avec Jean Gabin.
- La Débâcle (1892) — La guerre franco-prussienne de 1870 et la chute du Second Empire. Le roman le plus vendu du cycle à sa parution.
- Le Docteur Pascal (1893) — Le dernier volume, qui referme le cycle en dressant le bilan de l'hérédité familiale.
La méthode naturaliste
Zola théorise le naturalisme dans Le Roman expérimental (1880), inspiré par l'Introduction à l'étude de la médecine expérimentale de Claude Bernard (1865). Pour Zola, le romancier est un scientifique qui observe la société comme un médecin observe un corps. Il décrit le réel sans l'embellir, montre la misère, la violence, le sexe, l'alcoolisme, la folie. Chaque roman est précédé de semaines d'enquête sur le terrain : Zola visite les mines, les Halles, les grands magasins, les champs de bataille, prend des notes détaillées dans ses célèbres carnets d'enquête.
Cette méthode lui vaudra autant d'admirateurs que d'ennemis. Les frères Goncourt, Alphonse Daudet et Guy de Maupassant le suivent. Mais les conservateurs le détestent : on lui reproche sa « grossièreté », son « obsession pour la fange ». Zola répond que la littérature doit montrer le monde tel qu'il est, pas tel qu'on voudrait qu'il soit.
J'accuse et l'affaire Dreyfus (1898)
Le 13 janvier 1898, Zola publie en une du journal L'Aurore (dirigé par Georges Clemenceau, qui trouve le titre) sa célèbre lettre ouverte « J'accuse…! », adressée au président de la République Félix Faure. Il y dénonce point par point la machination de l'état-major français contre le capitaine Alfred Dreyfus, officier juif alsacien faussement accusé de trahison et condamné au bagne de l'île du Diable en 1894.
Le numéro de L'Aurore se vend à 300 000 exemplaires en une journée. La France se déchire entre dreyfusards et antidreyfusards. Zola est condamné pour diffamation en février 1898 et s'exile en Angleterre pendant onze mois. Il rentrera en France en juin 1899, après la révision du procès. Dreyfus sera finalement réhabilité en 1906. Cet engagement fait de Zola le modèle de l'intellectuel engagé, un concept qui naît précisément avec l'affaire Dreyfus.
La mort et la postérité (1902)
Zola meurt le 29 septembre 1902 à Paris, asphyxié par les émanations d'oxyde de carbone d'une cheminée bouchée dans son appartement de la rue de Bruxelles. Accident ou assassinat politique ? En 1953, un fumiste nommé Henri Buronfosse confiera sur son lit de mort avoir bouché la cheminée de Zola par conviction antidreyfusarde. La question reste débattue par les historiens.
Ses funérailles, le 5 octobre 1902, rassemblent des dizaines de milliers de personnes. Anatole France prononce l'oraison funèbre : « Il fut un moment de la conscience humaine. » Le corps de Zola est transféré au Panthéon le 4 juin 1908, aux côtés de Victor Hugo et d'Alexandre Dumas.
Son œuvre, traduite dans toutes les langues, reste l'une des plus lues au monde. Germinal est au programme scolaire de la plupart des pays francophones. Les adaptations cinématographiques, télévisées et théâtrales se comptent par dizaines.
« La vérité est en marche, et rien ne l'arrêtera. » — Émile Zola