La petite musique de Sagan
Françoise Sagan (1935-2004), née Françoise Quoirez à Cajarc dans le Lot, est devenue une légende à 18 ans avec Bonjour tristesse (1954). Romancière, dramaturge et personnalité médiatique sulfureuse, elle incarne une certaine idée de la liberté à la française : vitesse, insouciance, mélancolie et talent brut. Pendant un demi-siècle, elle a été l'une des figures les plus célèbres — et les plus controversées — de la vie littéraire et mondaine française.
La jeunesse et la formation (1935-1953)
Issue d'une famille bourgeoise et industrielle, Françoise grandit à Paris dans un milieu aisé et cultivé. Élève brillante mais indisciplinée, elle dévore les livres dès l'adolescence : Proust, Rimbaud, Sartre, Camus. C'est la lecture de L'Étranger de Camus qui, selon ses propres mots, lui donne envie d'écrire. Recalée au baccalauréat en juin 1953, elle se console en commençant un roman pendant l'été. Elle a 17 ans. Ce roman deviendra Bonjour tristesse.
Le coup de tonnerre : Bonjour tristesse (1954)
Françoise a tout juste 18 ans quand elle achève Bonjour tristesse en quelques semaines pendant l'été 1953. Le manuscrit est envoyé chez Julliard, qui le publie en janvier 1954. Le roman raconte l'été de Cécile, 17 ans, sur la Côte d'Azur avec son père séducteur et sa jeune maîtresse. Un style limpide, une amoralité tranquille, une mélancolie légère derrière l'apparente insouciance. Le scandale est immédiat dans la France conservatrice de l'époque :
- François Mauriac, le grand romancier catholique, la qualifie de « charmant petit monstre » dans Le Figaro.
- Le livre se vend à 850 000 exemplaires la première année — un chiffre stupéfiant pour un premier roman.
- Sagan devient une célébrité mondiale à 19 ans, traduite dans 20 langues.
- Le titre, emprunté à un poème de Paul Éluard, entre dans le langage courant.
Le succès est d'autant plus retentissant que Sagan est une femme, très jeune, qui parle de sexualité et de liberté avec un détachement qui choque la morale bourgeoise. Elle devient malgré elle une icône de la jeunesse de l'après-guerre.
Les œuvres majeures
Sagan a publié plus de 30 romans, 9 pièces de théâtre, des scénarios, des recueils de nouvelles et même des chansons. Parmi ses titres les plus marquants :
- Bonjour tristesse (1954) — Le coup d'éclat fondateur qui a défini son style.
- Un certain sourire (1956) — Confirmation du talent, sur le thème de l'amour impossible entre une jeune femme et un homme plus âgé.
- Dans un mois, dans un an (1957) — Roman choral sur la vie sentimentale de la bourgeoisie parisienne.
- Aimez-vous Brahms… (1959) — Considéré par beaucoup comme son roman le plus abouti, adaptation au cinéma avec Ingrid Bergman et Anthony Perkins.
- La Chamade (1965) — Adapté au cinéma avec Catherine Deneuve et Michel Piccoli. Le titre, terme militaire signifiant le signal de reddition, dit tout du roman.
- Le Garde du cœur (1968), Un peu de soleil dans l'eau froide (1969), Des bleus à l'âme (1972) — La production continue, régulière, fidèle à ses thèmes de prédilection.
- Avec mon meilleur souvenir (1984) — Recueil autobiographique où elle évoque Sartre, Billie Holiday et ses passions.
La légende Sagan
Sagan est autant connue pour sa vie que pour ses livres. Elle a incarné un art de vivre fait de liberté totale, de plaisirs immédiats et de mépris des conventions :
- Les voitures de sport — Passionnée de vitesse, elle possède des Jaguar, des Aston Martin, des Ferrari. En avril 1957, elle a un accident gravissime en Aston Martin près de Milly-la-Forêt : plusieurs tonneaux, coma de trois jours, séquelles à vie. Elle frôle la mort à 22 ans, mais reprend le volant dès qu'elle peut.
- Le jeu — Elle a perdu des fortunes au casino de Deauville et dans les cercles de jeu parisiens. Des nuits entières à la roulette, des sommes colossales volatilisées.
- La drogue et l'alcool — Addictions à la morphine (prescrite après son accident), à la cocaïne et au whisky, qu'elle n'a jamais cachées ni regrettées publiquement.
- L'argent dilapidé — Elle a gagné des millions de francs grâce à ses livres et est morte quasi ruinée en 2004, poursuivie par le fisc pour 1 million d'euros d'arriérés d'impôts.
- La liberté sexuelle — Bisexuelle assumée dans une France encore très conservatrice, elle a vécu selon ses propres règles, refusant tout jugement moral sur sa vie privée.
Sagan et les intellectuels de son temps
Loin de l'image de « romancière légère » que certains critiques lui ont collée, Sagan a entretenu des relations profondes avec les plus grands intellectuels de son époque. Elle était proche de Jean-Paul Sartre (qu'elle admirait profondément), de François Mitterrand (dont elle fut une amie fidèle), de Tennessee Williams et de Truman Capote. Engagée politiquement à gauche, elle a signé le Manifeste des 121 contre la guerre d'Algérie en 1960, risquant la prison.
L'héritage
Sagan reste l'une des auteures françaises les plus lues dans le monde. Bonjour tristesse se vend encore à 50 000 exemplaires par an en France et continue d'être traduit dans de nouvelles langues. Son style — phrases courtes, élégantes, d'une mélancolie lumineuse — a influencé toute une génération d'écrivaines, de Anna Gavalda à Delphine de Vigan. En 2023, plusieurs rééditions et un documentaire télévisé rappellent que Sagan n'a rien perdu de sa modernité : sa quête de liberté absolue résonne plus que jamais.
« J'ai aimé jusqu'à la folie ; ce que l'on appelle la folie. C'est pour moi la seule façon sensée d'aimer. » — Françoise Sagan