La genèse : quinze ans pour forger un chef-d'œuvre
Les Fleurs du mal ne sont pas nées d'un coup. Le recueil est le fruit de quinze années de travail, de 1842 à 1857. Charles Baudelaire commence à écrire ses premiers poèmes au début des années 1840, alors qu'il n'a qu'une vingtaine d'années. Il mène une vie de dandy dans le Paris de la monarchie de Juillet, fréquente les milieux littéraires et artistiques, découvre Edgar Allan Poe — dont il deviendra le traducteur génial — et affûte une esthétique radicalement nouvelle.
Les premiers poèmes paraissent dans des revues dès 1845. À cette époque, Baudelaire envisage de publier un recueil sous le titre Les Lesbiennes — un titre provocateur qui annonce déjà la volonté de choquer. En 1848, le projet change de nom pour Les Limbes, en référence aux âmes en attente du jugement divin. Ce n'est qu'en 1855, dans la Revue des Deux Mondes, que le titre définitif apparaît : Les Fleurs du mal — un oxymore saisissant qui résume tout le projet : extraire la beauté du mal, de la laideur, de la souffrance.
La publication de 1857 : un choc littéraire
Le recueil paraît le 25 juin 1857 chez l'éditeur Auguste Poulet-Malassis, à Alençon. La première édition contient 100 poèmes répartis en cinq sections :
- Spleen et Idéal — la section la plus longue (77 poèmes), qui oscille entre l'aspiration à la beauté absolue et la chute dans le spleen, cette mélancolie paralysante qui est la marque de Baudelaire.
- Fleurs du mal — les poèmes de la transgression, de la volupté, de l'érotisme sombre.
- Révolte — trois poèmes blasphématoires, dont « Le Reniement de saint Pierre » et « Les Litanies de Satan ».
- Le Vin — les paradis artificiels, l'ivresse comme échappatoire.
- La Mort — l'ultime voyage, le seul horizon qui reste quand tout le reste a échoué.
Le livre est un objet soigné : Poulet-Malassis, éditeur artisan, produit une édition de qualité avec un soin typographique remarquable. Le tirage initial est de 1 300 exemplaires — un chiffre modeste mais standard pour un recueil de poésie.
Le procès : l'État contre la poésie
La réaction ne se fait pas attendre. Dès le 5 juillet 1857, le journal Le Figaro publie un article féroce de Gustave Bourdin qui dénonce « un hôpital ouvert à toutes les démences de l'esprit, à toutes les putridités du cœur ». Le 11 juillet, le parquet de Paris saisit le livre et poursuit Baudelaire pour « offense à la morale publique et aux bonnes mœurs ».
Le procès se tient le 20 août 1857 devant la 6e chambre correctionnelle du tribunal de la Seine. Baudelaire est défendu par l'avocat Gustave Chaix d'Est-Ange. Le procureur Ernest Pinard — le même qui avait poursuivi Gustave Flaubert pour Madame Bovary six mois plus tôt — requiert la condamnation.
Le verdict tombe le 20 août 1857 : Baudelaire est condamné à 300 francs d'amende (réduits à 50 francs en appel) et six poèmes sont interdits de publication :
- Les Bijoux
- Le Léthé
- À celle qui est trop gaie
- Lesbos
- Femmes damnées (Delphine et Hippolyte)
- Les Métamorphoses du vampire
Ces six poèmes ne seront réhabilités qu'en 1949 — soit 92 ans après le procès — par un arrêt de la Cour de cassation qui reconnaîtra que la condamnation était injustifiée.
La différence avec le procès de Madame Bovary
Le parallèle avec le procès de Flaubert est éclairant. Flaubert, jugé en janvier 1857 pour Madame Bovary, est acquitté. Baudelaire, jugé en août de la même année, est condamné. Pourquoi ?
Flaubert bénéficiait de protections sociales — une famille bourgeoise respectée, des relations dans les cercles de pouvoir. Baudelaire, endetté, marginal, provocateur, n'avait aucun réseau de soutien. Mais la différence est aussi littéraire : Flaubert pouvait plaider que Madame Bovary était un roman moral qui montrait les conséquences du vice. Baudelaire, lui, ne pouvait pas prétendre que Les Fleurs du mal condamnaient ce qu'elles décrivaient — car le recueil transforme le mal en beauté, et c'est précisément cela que le tribunal ne pouvait tolérer.
La deuxième édition (1861) : la version définitive
Baudelaire ne se laisse pas abattre par la condamnation. Il retravaille le recueil en profondeur et publie une deuxième édition en février 1861, toujours chez Poulet-Malassis. Cette édition est considérée comme la version définitive des Fleurs du mal.
Par rapport à la première édition :
- Les six poèmes condamnés sont retirés (Baudelaire n'a pas le choix)
- 35 nouveaux poèmes sont ajoutés, portant le total à 129
- Une sixième section apparaît : « Tableaux parisiens », qui regroupe des poèmes sur la ville — dont le célèbre « Le Cygne » et « Les Petites Vieilles »
- L'architecture du recueil est repensée : l'ordre des poèmes est modifié pour renforcer la cohérence du parcours du spleen à la mort
Cette deuxième édition est un chef-d'œuvre de composition. Les Fleurs du mal ne sont pas une simple anthologie — c'est un livre, avec une progression, une dramaturgie, un mouvement qui va de l'aspiration idéale à la chute dans le spleen, de la révolte à la résignation, de la vie à la mort.
L'édition posthume de 1868
Baudelaire meurt le 31 août 1867, à 46 ans, après deux ans d'aphasie causée par la syphilis. L'année suivante, ses amis Charles Asselineau et Théodore de Banville publient une édition posthume chez l'éditeur Michel Lévy. Cette troisième édition ajoute de nouveaux poèmes retrouvés dans les papiers du poète et inclut les Nouvelles Fleurs du mal parues dans des revues après 1861.
C'est cette édition qui servira de base aux éditions ultérieures, bien que les spécialistes considèrent la deuxième édition de 1861 comme la seule véritablement voulue par Baudelaire.
La structure : un parcours spirituel
L'une des innovations majeures des Fleurs du mal est que le recueil n'est pas une collection de poèmes indépendants — c'est un itinéraire. Baudelaire lui-même insistait sur l'architecture du livre : « Le seul éloge que je sollicite pour ce livre est qu'on reconnaisse qu'il n'est pas un pur album et qu'il a un commencement et une fin. »
Le parcours va de l'Idéal (la quête de la beauté absolue, l'amour, l'art) au Spleen (l'ennui, la mélancolie, le dégoût de soi), puis traverse les tentations de la chair, de la révolte, du vin, avant de s'achever dans la Mort — dernier voyage, dernière espérance. C'est un voyage de l'âme, une descente aux enfers suivie d'une aspiration vers l'inconnu.
La postérité : le recueil le plus important de la poésie française
L'influence des Fleurs du mal est incommensurable. Le recueil a inventé la poésie moderne — non pas en rompant avec la forme (Baudelaire écrit en alexandrins classiques), mais en révolutionnant le regard du poète. Avant Baudelaire, la poésie chantait la nature, l'amour et Dieu. Après Baudelaire, la poésie peut parler de la laideur, de la ville, du vice, de l'ennui, de la décomposition — et en tirer de la beauté.
Rimbaud appellera Baudelaire « le premier voyant, roi des poètes, un vrai Dieu ». Mallarmé, Verlaine, les symbolistes, les surréalistes, T.S. Eliot, Walter Benjamin — tous reconnaîtront leur dette envers Les Fleurs du mal.
Aujourd'hui, le recueil se vend à plus de 100 000 exemplaires par an en France (principalement en édition scolaire Folio ou GF). Il est étudié dans tous les lycées, cité dans toutes les anthologies, traduit dans toutes les langues. Et la condamnation de 1857 — qui devait anéantir le livre — lui a donné, par un retournement ironique de l'histoire, une aura de scandale qui n'a fait qu'accroître sa légende.