Histoire

Les colporteurs et la naissance du livre populaire en France

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Quand le livre venait à vous

Aujourd'hui, pour acheter un livre, vous entrez dans une librairie ou vous cliquez sur un site. Mais pendant trois siècles — du XVIIe au XIXe siècle —, la grande majorité des Français n'avait accès au livre que par un seul intermédiaire : le colporteur. Ce marchand ambulant, qui parcourait les campagnes avec sa balle (un coffre de bois porté sur le dos), était le lien entre le monde de l'imprimé et le peuple de France — paysans, artisans, petits commerçants qui ne mettaient jamais les pieds dans une librairie.

L'histoire des colporteurs est celle de la démocratisation de la lecture — une révolution silencieuse, sans barricades ni manifestes, qui a changé la culture française en profondeur.

La Bibliothèque bleue : le livre pour tous

Le phénomène commence à Troyes, en Champagne, au début du XVIIe siècle. En 1602, l'imprimeur Nicolas Oudot a une idée géniale : publier des livres bon marché destinés au peuple. Format réduit (in-12 ou in-16), papier grossier, caractères usagés (déjà utilisés pour d'autres impressions), couverture en papier bleu (d'où le nom de « Bibliothèque bleue »). Le prix est dérisoire : quelques sous, quand un livre ordinaire coûte plusieurs livres (la monnaie).

Le contenu est varié :

  • Romans de chevalerie : versions abrégées des Quatre Fils Aymon, de Robert le Diable, de Mélusine. Ces textes médiévaux, adaptés et simplifiés, font rêver les campagnes.
  • Almanachs : calendriers, prédictions météo, conseils agricoles, phases de la Lune, recettes de cuisine, prières. L'almanach est le livre le plus vendu en France pendant deux siècles.
  • Contes et fables : les Contes de Perrault (Le Petit Chaperon rouge, Cendrillon) circulent d'abord par la Bibliothèque bleue avant de devenir des classiques littéraires.
  • Livres de piété : vies de saints, catéchismes, livres d'heures simplifiés.
  • Guides pratiques : comment faire du savon, comment soigner un cheval, comment prédire le temps. Le « développement personnel » avant l'heure.

La famille Oudot, puis d'autres imprimeurs troyens (Garnier, Baudot), produisent des millions d'exemplaires entre 1600 et 1850. La Bibliothèque bleue est le premier phénomène éditorial de masse en France.

Le métier de colporteur

Les livres ne se vendent pas tout seuls dans les campagnes. Il faut les y porter. C'est le rôle du colporteur — un métier à part entière, réglementé et organisé.

Qui sont les colporteurs ?

La plupart viennent des régions de montagne — Savoie, Dauphiné, Massif central, Pyrénées — où l'hiver empêche le travail agricole. Le colportage est une activité saisonnière : les paysans-colporteurs descendent dans les plaines à l'automne, parcourent les villages pendant l'hiver et le printemps, puis remontent chez eux pour les travaux d'été.

Le colporteur ne vend pas que des livres. Sa balle contient aussi des merceries (rubans, aiguilles, boutons, fils), des images pieuses, des estampes, des chansons imprimées sur des feuilles volantes. Le livre n'est qu'une partie de son commerce — mais c'est souvent la plus précieuse aux yeux de ses clients.

Les tournées

Un colporteur parcourt en moyenne 20 à 30 kilomètres par jour, à pied, par tous les temps. Il s'arrête dans les villages, les foires, les marchés, les auberges. Il lit parfois à haute voix des extraits de ses livres pour attirer les clients — car beaucoup de ses acheteurs sont illettrés ou semi-lettrés. Le livre est acheté pour être lu en famille, à haute voix, le soir, par celui ou celle qui sait lire.

Le contrôle et la surveillance

Le pouvoir royal voit d'un mauvais œil cette circulation incontrôlée de livres. Dès le XVIIe siècle, les colporteurs sont soumis à des réglementations strictes : ils doivent posséder un permis de colportage, délivré par les autorités locales, et ne vendre que des livres autorisés par la censure. Les contrevenants risquent les galères.

Mais le système est impossible à contrôler. Les campagnes sont vastes, les routes isolées, les colporteurs mobiles. La Bibliothèque bleue devient un vecteur de diffusion de textes subversifs — pamphlets politiques, chansons satiriques, livres philosophiques interdits. Pendant la Révolution, les colporteurs distribuent les discours de Mirabeau et les caricatures du roi jusque dans les villages les plus reculés.

Le déclin : le chemin de fer et la librairie moderne

Le colportage décline à partir du milieu du XIXe siècle, victime de la modernisation :

  • Le chemin de fer : les livres arrivent partout plus vite et moins cher. Les bibliothèques de gare (créées par Hachette en 1853) prennent le relais.
  • L'école obligatoire (1882) : les lois Ferry généralisent l'alphabétisation. Les Français savent lire — ils peuvent acheter leurs livres eux-mêmes.
  • La presse bon marché : les journaux à un sou (Le Petit Journal, Le Petit Parisien) offrent de la lecture quotidienne pour presque rien.
  • La librairie moderne : les librairies se multiplient dans les villes et les bourgs. Le livre n'a plus besoin d'aller vers le lecteur — le lecteur va vers le livre.

Le dernier grand texte réglementant le colportage est la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse, qui supprime l'obligation du permis de colportage. Le métier s'éteint progressivement au début du XXe siècle.

L'héritage

Les colporteurs ont accompli quelque chose d'immense : ils ont apporté le livre au peuple. Avant eux, lire était un privilège de classe. Après eux, la lecture est devenue un droit universel. La Bibliothèque bleue a aussi laissé une empreinte profonde sur la culture populaire française : les contes de fées, les almanachs, les « trucs de grand-mère » — tout cela vient, en partie, de ces petits livres à couverture bleue que les colporteurs portaient sur leur dos à travers les chemins de France.

« Le colporteur est le premier libraire de France — celui qui a vendu des livres à des gens qui ne savaient pas encore qu'ils en avaient besoin. »