Le livre de poche : une révolution culturelle
Avant 1953, lire était un luxe réservé à une élite. Un roman coûtait l'équivalent de plusieurs heures de travail d'un ouvrier. Les livres étaient des objets précieux, reliés, imprimés en petits tirages, vendus uniquement en librairie. Seule la bourgeoisie cultivée avait accès à la littérature. Le Livre de Poche, lancé le 9 février 1953 par Henri Filipacchi chez Hachette, a tout changé : pour la première fois, un grand roman — Balzac, Stendhal, Maupassant — ne coûtait que 2 francs, l'équivalent d'environ 2 euros actuels. La lecture devenait accessible à tous.
Ce qui s'est passé en 1953 n'est rien de moins qu'une révolution culturelle, comparable dans son impact à l'invention de l'imprimerie par Gutenberg en 1450. Le livre de poche a démocratisé l'accès à la littérature, créé des millions de nouveaux lecteurs et transformé durablement le paysage éditorial français.
Les précurseurs : Penguin et Pocket Books
L'idée du livre bon marché en format réduit ne naît pas en France :
- 1935 : Penguin Books (Royaume-Uni) — Allen Lane lance les premiers Penguin à 6 pence (le prix d'un paquet de cigarettes). Couvertures orange pour la fiction, bleues pour les essais, vertes pour les policiers. Le succès est immédiat : 1 million d'exemplaires vendus en 10 mois.
- 1939 : Pocket Books (États-Unis) — Robert de Graff lance la collection américaine à 25 cents. Vendue en drugstores et en gares, elle touche un public qui ne fréquente pas les librairies.
Henri Filipacchi, directeur littéraire chez Hachette, observe ces succès anglo-saxons et décide d'adapter le concept au marché français. Il lui faudra convaincre des éditeurs réticents : beaucoup craignent que le livre bon marché ne « dévalue » la littérature et ne tue le grand format.
La naissance du Livre de Poche (1953)
Le 9 février 1953, le premier titre de la collection paraît : Koenigsmark de Pierre Benoit. Filipacchi a fait des choix stratégiques décisifs :
- Format petit (11 × 18 cm), léger, glissable dans une poche ou un sac. D'où le nom.
- Prix cassé grâce à des tirages massifs (100 000 exemplaires minimum pour le premier tirage). L'économie d'échelle permet de diviser le prix par 5 à 10.
- Distribution hors librairie : kiosques à journaux, gares, supermarchés, tabacs. Le livre va là où sont les gens, au lieu d'attendre que les gens viennent à lui.
- Couvertures illustrées et colorées, inspirées des magazines, pour attirer le regard des non-lecteurs. Les couvertures du Livre de Poche des années 1950-60, souvent peintes à la gouache, sont aujourd'hui des objets de collection.
- Catalogue de classiques : Balzac, Hugo, Zola, Maupassant, Dumas. Filipacchi mise sur des titres dont la notoriété est déjà établie, réduisant le risque commercial.
Le succès foudroyant
Le Livre de Poche est un succès immédiat et massif :
- 1953 : 5 millions d'exemplaires vendus la première année. Un record absolu pour l'édition française.
- 1960 : Le catalogue atteint 1 000 titres. Le Livre de Poche a créé des millions de lecteurs qui n'auraient jamais fréquenté une librairie.
- 1965 : L'idée fait des émules. Les éditeurs français, qui avaient d'abord boudé le concept, lancent leurs propres collections de poche.
- 1972 : Gallimard lance Folio, sa propre collection de poche, avec des couvertures élégantes et un catalogue littéraire prestigieux. La concurrence stimule le marché et élève la qualité.
- 1977 : Le Seuil lance Points, avec une forte identité graphique et un accent sur les sciences humaines.
- Années 1980-2000 : Prolifération des collections de poche. Chaque grand éditeur a désormais la sienne. Le poche devient un passage obligé pour tout titre à succès.
Les grandes collections de poche en France (2024)
Le paysage du livre de poche français est riche et diversifié :
- Le Livre de Poche (Hachette) — L'originel, fondé en 1953. Plus de 10 000 titres au catalogue. Le plus gros tirage et la plus large distribution.
- Folio (Gallimard) — La collection la plus prestigieuse. Couvertures iconiques (souvent des tableaux de maîtres). L'Étranger de Camus en Folio est l'un des livres les plus vendus de l'histoire de l'édition française.
- Points (Le Seuil) — Forte identité graphique (bandes de couleur), excellent catalogue de sciences humaines et de littérature étrangère.
- Pocket (Editis) — Leader incontesté sur les genres populaires : thriller, romance, fantasy, science-fiction. La collection qui vend le plus d'exemplaires en France.
- 10/18 (Editis) — Spécialisé dans les littératures étrangères et les classiques du patrimoine mondial.
- J'ai lu (Flammarion) — Très présent en grande distribution (supermarchés, hypermarchés). Catalogue éclectique, de la romance au développement personnel.
- Babel (Actes Sud) — Le poche des indépendants. Couvertures illustrées, catalogue littéraire exigeant. La plus belle collection de poche sur le plan esthétique.
- Folio SF, Folio Policier, Folio Junior — Gallimard a décliné Folio en sous-collections spécialisées, chacune avec son identité propre.
Le poche en chiffres (2024)
- Part du marché : Le poche représente environ 25 % des ventes de livres en France en volume, et environ 15 % en valeur (les prix étant plus bas).
- Prix moyen : 7,50 à 9,50 € (contre 19 à 23 € pour un grand format).
- Délai de sortie en poche : 12 à 18 mois après la publication en grand format. Ce délai protège les ventes du format original.
- Plus gros vendeur all-time en poche : Le Petit Prince de Saint-Exupéry (plus de 15 millions d'exemplaires en France en poche).
- Nombre de collections de poche en France : plus de 50 collections actives.
Le poche et la vie sociale du livre
Le livre de poche a transformé non seulement l'économie du livre, mais aussi la sociologie de la lecture :
- Il a permis aux classes populaires d'accéder à la littérature classique et contemporaine.
- Il a rendu possible les bibliothèques personnelles : avant le poche, posséder 500 livres était un privilège de riches.
- Il a créé le geste de « lire dans le métro, dans le train, sur la plage » — une pratique devenue si banale qu'on oublie qu'elle est récente.
- Il a donné une seconde vie aux romans : un titre qui se vend modestement en grand format peut devenir un best-seller en poche.
Le poche face au numérique
Paradoxalement, le livre numérique (ebook) n'a pas tué le livre de poche, malgré les prédictions alarmistes des années 2010. En France, l'ebook ne représente que 8 à 10 % du marché du livre. Le poche résiste grâce à son prix accessible, son format pratique et son absence de batterie. À 7 ou 8 €, un livre de poche coûte souvent moins cher qu'un ebook.
« Le livre de poche a fait plus pour la démocratisation de la culture que n'importe quelle politique publique. Il a mis Proust, Hugo et Camus dans les poches de millions de gens qui n'auraient jamais poussé la porte d'une librairie. » — Pierre Nora