Histoire

La censure littéraire en France : 500 ans de livres interdits et de procès

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Quand le pouvoir a peur des livres

L'histoire de la littérature française est indissociable de celle de la censure. Depuis l'invention de l'imprimerie, chaque époque a eu ses livres interdits, ses auteurs poursuivis, ses œuvres brûlées sur la place publique. Car le livre est un objet dangereux : il pense, il critique, il subvertit. Et le pouvoir — royal, religieux, républicain — l'a toujours compris.

Cette histoire est aussi celle de la liberté d'expression, conquise livre après livre, procès après procès. Aujourd'hui encore, la question de ce qu'un écrivain peut ou ne peut pas écrire reste vivante.

L'Ancien Régime : la Sorbonne, l'Index et le privilège royal

Les premiers livres interdits (XVIe siècle)

Dès l'apparition de l'imprimerie en France (1470), les autorités comprennent le danger. En 1521, la faculté de théologie de la Sorbonne obtient le droit de censurer les livres. Le premier outil de censure est le privilège royal : pour publier un livre, il faut une autorisation du roi. Tout livre publié sans privilège est illicite et peut être saisi et détruit.

Rabelais est l'une des premières victimes. Pantagruel (1532) et Gargantua (1534) sont condamnés par la Sorbonne pour obscénité et impiété. Rabelais, protégé par le roi François Ier (qui aime ses livres), échappe au bûcher — mais de justesse.

L'Index du Vatican

En 1559, le pape Paul IV publie le premier Index Librorum Prohibitorum — la liste officielle des livres interdits par l'Église catholique. L'Index existera pendant plus de quatre siècles (il ne sera aboli qu'en 1966 par Paul VI). Parmi les auteurs français figurant à l'Index : Montaigne (Essais), Descartes, Pascal, Voltaire (toute l'œuvre), Rousseau, Diderot, Hugo (Les Misérables), Flaubert, Stendhal, Balzac, Zola, Dumas, Sartre, Beauvoir.

Être mis à l'Index est, paradoxalement, une excellente publicité. Voltaire disait : « Un livre qu'on interdit est un livre que tout le monde veut lire. »

Les philosophes des Lumières

Le XVIIIe siècle est l'âge d'or de la censure — et de sa subversion. Voltaire est emprisonné à la Bastille (1717-1718) pour des vers satiriques, puis exilé en Angleterre. Diderot est emprisonné à Vincennes (1749) pour sa Lettre sur les aveugles. L'Encyclopédie (1751-1772), le projet éditorial le plus ambitieux du siècle, est interdite à deux reprises par arrêt du Conseil du roi.

Mais les philosophes inventent des stratégies de contournement : publication à l'étranger (Genève, Amsterdam, Londres), fausses adresses d'éditeurs, circulation clandestine. Un marché noir du livre se développe, animé par des colporteurs qui transportent les livres interdits dans de faux fonds de charrettes. La censure, loin de détruire les Lumières, les renforce.

Le XIXe siècle : les grands procès littéraires

Le procès de Flaubert (1857)

Le 29 janvier 1857, Gustave Flaubert comparaît devant la 6e chambre du tribunal correctionnel de Paris pour « outrage à la morale publique et religieuse et aux bonnes mœurs » à cause de Madame Bovary, publié en feuilleton dans la Revue de Paris. Le procureur Ernest Pinard accuse le roman de complaisance envers l'adultère et de descriptions sensuelles. Flaubert est défendu par Me Sénard, qui plaide que le roman est au contraire une leçon de morale — Emma Bovary est punie par la mort.

Flaubert est acquitté le 7 février 1857. Le scandale fait de Madame Bovary un best-seller : 15 000 exemplaires vendus en deux mois — un chiffre considérable pour l'époque. Le procès a rendu Flaubert célèbre.

Le procès de Baudelaire (1857)

Six mois plus tard, le même procureur Pinard poursuit Charles Baudelaire pour Les Fleurs du Mal. Cette fois, le résultat est différent : Baudelaire est condamné. Six poèmes sont interdits de publication (dont « Les Bijoux », « Lesbos » et « Les Métamorphoses du vampire »). Le poète doit payer 300 francs d'amende. Les six poèmes censurés ne seront réhabilités qu'en 1949 — 82 ans après la mort de Baudelaire.

Zola et les procès naturalistes

Émile Zola est constamment attaqué pour l'obscénité supposée de ses romans. L'Assommoir (1877) et Nana (1880) provoquent des scandales. Mais c'est son article « J'accuse…! » (1898), publié en une de L'Aurore pour défendre le capitaine Dreyfus, qui lui vaut un procès pour diffamation. Condamné, Zola s'exile en Angleterre pendant un an.

Le XXe siècle : de la censure à la liberté

Les deux guerres mondiales

Pendant l'Occupation (1940-1944), le régime de Vichy et l'occupant nazi établissent la liste Otto — un index des livres interdits qui comprend plus de 1 000 titres, notamment les auteurs juifs, communistes et antifascistes. Les éditeurs doivent se soumettre ou fermer. Certains résistent : les Éditions de Minuit sont fondées clandestinement en 1941 par Vercors (Jean Bruller) et Pierre de Lescure. Le premier livre publié, Le Silence de la mer, circule sous le manteau.

Les interdictions de l'après-guerre

La censure ne disparaît pas avec la Libération. Plusieurs œuvres majeures sont interdites ou poursuivies :

  • Histoire d'O de Pauline Réage (1954) — Roman érotique qui provoque un scandale. Plusieurs tentatives d'interdiction échouent.
  • Lolita de Vladimir Nabokov (1955) — Interdit en France de 1956 à 1958 par le ministère de l'Intérieur.
  • Les livres sur la guerre d'AlgérieLa Question d'Henri Alleg (1958), témoignage sur la torture, est saisi. La Gangrène (1959) est interdit. La censure politique fonctionne à plein pendant la guerre d'Algérie.

Mai 68 et la libéralisation

La révolution culturelle de Mai 68 marque un tournant. La censure littéraire recule progressivement. La loi sur la liberté de la presse de 1881, qui protège la liberté d'expression, est de plus en plus fermement appliquée par les tribunaux. Les procès pour obscénité deviennent rares, puis disparaissent.

La censure aujourd'hui : nouvelles formes, mêmes combats

La censure étatique a presque disparu en France. Mais de nouvelles formes de pression sur les auteurs sont apparues :

  • L'autocensure : face aux polémiques sur les réseaux sociaux, certains auteurs et éditeurs préfèrent éviter les sujets sensibles plutôt que d'affronter une tempête médiatique.
  • Le « sensitivity reading » : pratique venue des États-Unis où des lecteurs spécialisés relisent les manuscrits pour détecter les représentations jugées offensantes. Certains y voient une forme de censure préventive, d'autres un outil de qualité.
  • Les menaces physiques : l'affaire des Versets sataniques (fatwa contre Rushdie, 1989), l'attentat contre Charlie Hebdo (2015), l'assassinat de Samuel Paty (2020) rappellent que la liberté d'expression peut coûter la vie.

« Là où on brûle les livres, on finit par brûler les hommes. » — Heinrich Heine, Almansor, 1821