Avant Gutenberg : le monde du manuscrit
Pour mesurer la portée de l'invention de Gutenberg, il faut d'abord comprendre le monde qu'il a bouleversé. Avant 1450, chaque livre en Europe était un manuscrit — littéralement « écrit à la main ». Les moines copistes, dans les scriptoria des monastères, recopiaient les textes mot par mot, page par page, pendant des semaines ou des mois. Un seul exemplaire de la Bible nécessitait environ deux ans de travail à plein temps.
Le résultat : les livres étaient extrêmement rares et chers. Une Bible pouvait coûter l'équivalent d'une maison. Seuls les monastères, les universités et les plus riches aristocrates possédaient des bibliothèques — qui comptaient rarement plus de quelques centaines de volumes. À titre de comparaison, la bibliothèque de la Sorbonne, la plus grande d'Europe au XIVe siècle, contenait environ 1 700 ouvrages. Aujourd'hui, la BnF en possède 40 millions.
Le savoir était un monopole — celui de l'Église et des élites lettrées. L'immense majorité de la population était illettrée et n'avait aucun accès aux livres. C'est ce monde que Gutenberg va faire basculer.
Johannes Gutenberg (vers 1400-1468)
Johannes Gensfleisch zur Laden zum Gutenberg naît vers 1400 à Mayence (Mainz), en Rhénanie, dans le Saint-Empire romain germanique. Sa famille fait partie du patriciat — la haute bourgeoisie commerçante. On sait peu de choses sur sa jeunesse, si ce n'est qu'il a vraisemblablement appris l'orfèvrerie et le travail des métaux — des compétences qui se révéleront décisives.
Dans les années 1430-1440, Gutenberg s'installe à Strasbourg où il mène des expériences secrètes. Des documents judiciaires (un procès avec des associés en 1439) mentionnent une « presse », des « formes » et du « plomb » — les premières traces de son invention. Vers 1448, il retourne à Mayence et emprunte de l'argent à Johann Fust, un riche marchand, pour financer son atelier.
L'invention : les caractères mobiles en métal
L'idée géniale de Gutenberg n'est pas la presse elle-même — les presses à vis existaient pour le vin et l'huile. C'est la combinaison de plusieurs innovations en un système complet :
- Les caractères mobiles en alliage métallique : Gutenberg crée des lettres individuelles en un alliage de plomb, d'étain et d'antimoine, coulées dans des moules en cuivre. Chaque lettre est un petit bloc métallique réutilisable. On compose un texte lettre par lettre, on imprime, puis on démonte la composition pour réutiliser les caractères. C'est le principe de la typographie.
- Le moule à main : un outil ajustable qui permet de couler rapidement des caractères de tailles différentes avec une précision constante. C'est probablement l'invention la plus ingénieuse de Gutenberg — celle qui rend la production de masse possible.
- L'encre grasse : l'encre des manuscrits (à base d'eau) ne colle pas au métal. Gutenberg met au point une encre à base d'huile de lin et de noir de fumée, qui adhère parfaitement aux caractères métalliques et transfère nettement sur le papier.
- La presse à bras : adaptée de la presse à vin, elle permet d'exercer une pression uniforme sur toute la page. Un ouvrier expérimenté peut imprimer environ 250 feuilles par jour — contre une page par jour pour un copiste.
La Bible à 42 lignes (1455)
Le chef-d'œuvre de Gutenberg est la Bible à 42 lignes (B42), achevée vers 1455. Imprimée en deux volumes, sur 1 282 pages, en caractères gothiques d'une beauté stupéfiante, elle est tirée à environ 180 exemplaires — 135 sur papier et 45 sur vélin (peau de veau). Chaque exemplaire est ensuite enluminé à la main (lettrines, bordures colorées), ce qui signifie que chaque Bible est unique malgré l'impression mécanique.
La qualité est si élevée que les premiers acheteurs ne distinguent pas les Bibles imprimées des Bibles manuscrites. C'est d'ailleurs l'intention de Gutenberg : il ne veut pas révolutionner l'esthétique du livre, il veut industrialiser la production du manuscrit.
Aujourd'hui, il subsiste 49 exemplaires (complets ou partiels) de la Bible de Gutenberg, conservés dans les plus grandes bibliothèques du monde (BnF, Library of Congress, British Library, Bibliothèque Mazarine à Paris). C'est l'un des livres les plus précieux qui existent : un exemplaire complet a été vendu aux enchères pour 5,4 millions de dollars en 1987.
La ruine de Gutenberg
Ironiquement, l'inventeur de l'imprimerie n'a jamais profité de son invention. En 1455, Johann Fust lui réclame le remboursement de ses prêts (avec intérêts). Gutenberg ne peut pas payer. Fust le poursuit en justice et obtient la saisie de l'atelier, des presses et des Bibles imprimées. Fust s'associe avec Peter Schöffer (l'ancien assistant de Gutenberg) et fonde une imprimerie qui deviendra prospère.
Gutenberg, ruiné, poursuit son travail dans un atelier plus modeste. Il meurt le 3 février 1468 à Mayence, presque oublié. Ce n'est qu'au XIXe siècle que l'historiographie lui rendra la place qu'il mérite.
L'onde de choc : le monde après Gutenberg
La diffusion de l'imprimerie est foudroyante. En 50 ans, la technique se répand dans toute l'Europe :
- 1470 : premières presses à Paris (ateliers de la Sorbonne), Rome, Venise.
- 1480 : plus de 100 villes européennes possèdent une imprimerie.
- 1500 : on estime que 20 millions de livres ont déjà été imprimés — plus que tout ce que les copistes avaient produit en mille ans.
Les conséquences sont vertigineuses :
- La Réforme protestante (1517) : sans l'imprimerie, les 95 thèses de Luther seraient restées affichées sur la porte d'une église de Wittenberg. Grâce à la presse, elles sont reproduites à des milliers d'exemplaires et diffusées dans toute l'Europe en quelques semaines. L'imprimerie est l'arme de la Réforme.
- La Renaissance scientifique : les savants peuvent enfin partager leurs travaux. Copernic, Galilée, Vésale publient des ouvrages qui circulent dans toute l'Europe. Le savoir n'est plus un secret — il devient un bien commun.
- L'alphabétisation de masse : le prix des livres chute, les écoles se multiplient, l'accès au savoir se démocratise. L'imprimerie est le premier pas vers la société de l'information.
« L'imprimerie est la plus grande invention de l'homme, celle par laquelle toutes les autres sont devenues possibles. » — Victor Hugo