L'étranger devenu universel
Albert Camus (1913-1960) est l'auteur français le plus lu dans le monde. L'Étranger est le roman français le plus vendu de tous les temps, avec plus de 10 millions d'exemplaires écoulés rien qu'en France et des traductions dans plus de 60 langues. Prix Nobel de littérature à 44 ans (1957), Camus incarne une pensée qui reste d'une actualité brûlante : l'absurde, la révolte et la quête de sens dans un monde qui n'en a pas. Son œuvre, indissociable de sa vie, est celle d'un homme né dans la misère en Algérie coloniale, devenu la conscience morale de son époque, et mort trop jeune sur une route de l'Yonne.
L'enfance algérienne (1913-1930)
Albert Camus naît le 7 novembre 1913 à Mondovi (aujourd'hui Dréan), dans le département de Constantine, en Algérie française. Son père, Lucien Camus, ouvrier agricole d'origine alsacienne, est mobilisé dès le début de la Première Guerre mondiale. Il meurt le 11 octobre 1914 à la bataille de la Marne, à l'hôpital militaire de Saint-Brieuc. Albert n'a pas un an. Il ne connaîtra jamais son père — un vide fondateur qui hante toute son œuvre, de L'Étranger au Premier Homme.
Sa mère, Catherine Hélène Sintès, femme de ménage d'origine espagnole, illettrée et quasi sourde à la suite d'une maladie, élève seule ses deux fils dans un petit appartement sans eau courante ni électricité du quartier populaire de Belcourt, à Alger. Ils vivent avec la grand-mère maternelle, une femme autoritaire qui règne sur le foyer. La pauvreté est absolue, mais le soleil, la mer et la lumière d'Alger illuminent cette enfance. Camus écrira plus tard : « La misère m'empêcha de croire que tout est bien sous le soleil et dans l'histoire ; le soleil m'apprit que l'histoire n'est pas tout. »
Louis Germain et la bourse scolaire
C'est un instituteur, Louis Germain, qui repère le talent du jeune Albert à l'école communale de Belcourt et le pousse à passer l'examen des bourses pour entrer au lycée Bugeaud (aujourd'hui lycée Émir-Abdelkader) d'Alger. Sans cette intervention, Camus aurait probablement suivi le destin de ses camarades de classe : ouvrier ou artisan. Il ne l'oubliera jamais : en décembre 1957, recevant le Nobel à Stockholm, il dédie son discours à Louis Germain et lui écrit une lettre devenue célèbre : « Sans vous, sans cette main affectueuse que vous avez tendue au petit enfant pauvre que j'étais, sans votre enseignement, et votre exemple, rien de tout cela ne serait arrivé. »
Les années de formation (1930-1942)
Au lycée puis à l'Université d'Alger, Camus étudie la philosophie sous la direction de Jean Grenier, un professeur qui l'influence profondément et à qui il dédiera L'Homme révolté. Il obtient son diplôme d'études supérieures avec un mémoire sur Plotin et saint Augustin — deux penseurs de l'Afrique du Nord, comme lui. La tuberculose, diagnostiquée en 1930 alors qu'il n'a que 17 ans, lui interdit de passer l'agrégation et orientera sa vie : elle lui donne le sens de l'urgence, la conscience de la mort et une santé fragile qui l'accompagnera toujours.
Pendant les années 1930, Camus est journaliste au quotidien Alger républicain, où il publie une série d'articles remarquables sur la misère en Kabylie (1939), dénonçant les conditions de vie des Kabyles sous la colonisation française. Il fonde une troupe de théâtre, le Théâtre du Travail (puis Théâtre de l'Équipe), et écrit ses premières œuvres : L'Envers et l'Endroit (1937) et Noces (1939), deux recueils d'essais lyriques sur l'Algérie, le soleil et la mort.
Les œuvres majeures
L'œuvre de Camus s'organise en deux grands cycles, qu'il avait lui-même planifiés :
Le cycle de l'absurde (1942-1944)
- L'Étranger (1942, Gallimard) — « Aujourd'hui, maman est morte. » L'incipit le plus célèbre de la littérature française. Meursault, un employé de bureau à Alger, tue un Arabe sur une plage, presque par hasard, « à cause du soleil ». Condamné à mort, il refuse de mentir, de jouer le jeu social, de feindre des émotions qu'il ne ressent pas. Le roman, publié en pleine Occupation grâce à Jean Paulhan chez Gallimard, est un succès immédiat. Il se vend aujourd'hui à environ 200 000 exemplaires par an en France, un record absolu pour un roman littéraire.
- Le Mythe de Sisyphe (1942, Gallimard) — Essai philosophique qui pose la question fondamentale : la vie vaut-elle la peine d'être vécue dans un monde absurde ? « Il faut imaginer Sisyphe heureux. » C'est la philosophie de l'absurde condensée en une phrase. L'essai, qui analyse le suicide, le don juanisme et la création comme réponses à l'absurde, fait de Camus un philosophe malgré lui (il a toujours refusé cette étiquette).
- Caligula (1944, pièce de théâtre) — L'empereur romain découvre que « les hommes meurent et ne sont pas heureux ». Il en tire les conséquences extrêmes. La pièce, créée au Théâtre Hébertot avec Gérard Philipe dans le rôle-titre, est un triomphe.
Le cycle de la révolte (1947-1956)
- La Peste (1947, Gallimard) — La ville d'Oran est frappée par une épidémie de peste. Le docteur Rieux et ses compagnons luttent contre le fléau. Allégorie de l'Occupation nazie, le roman est aussi une méditation sur la solidarité humaine face au mal. Prophétique, il a été redécouvert pendant la pandémie de Covid-19 : en mars 2020, La Peste est devenu le best-seller n°1 en France, avec plus de 400 000 exemplaires vendus pendant le premier confinement.
- L'Homme révolté (1951, Gallimard) — Essai monumental sur la révolte comme moteur de l'histoire. Camus y critique les révolutions qui dégénèrent en terrorisme, visant implicitement le communisme soviétique et les purges staliniennes. C'est ce livre qui provoquera la rupture définitive avec Sartre.
- La Chute (1956, Gallimard) — Monologue vertigineux d'un « juge-pénitent » nommé Jean-Baptiste Clamence, dans un bar des bas-fonds d'Amsterdam. C'est le texte le plus sombre, le plus ironique et le plus techniquement virtuose de Camus. Certains critiques y voient une réponse aux attaques de Sartre.
Le théâtre et le journalisme
Camus n'est pas seulement romancier et essayiste. Il est aussi un homme de théâtre passionné : Caligula (1944), Le Malentendu (1944), L'État de siège (1948), Les Justes (1949). Il adapte Dostoïevski (Les Possédés, 1959) et Faulkner (Requiem pour une nonne, 1956).
Pendant la guerre, il dirige le journal clandestin Combat (1943-1947), organe de la Résistance, où il publie des éditoriaux d'une clarté et d'une élégance admirables. Ses textes de Combat restent des modèles de journalisme engagé.
Camus vs Sartre : la rupture du siècle
La querelle entre Camus et Sartre est l'un des épisodes les plus célèbres de l'histoire intellectuelle française. Les deux hommes, amis depuis 1943, incarnent deux visions de l'engagement. En 1951, L'Homme révolté critique les révolutions totalitaires et le terrorisme politique. Sartre, alors compagnon de route du Parti communiste, fait publier une critique dévastatrice signée Francis Jeanson dans sa revue Les Temps modernes (mai 1952). Camus répond par une lettre ouverte adressée au « Monsieur le Directeur ». Sartre réplique avec une violence inouïe : « Et si votre livre témoignait simplement de votre incompétence philosophique ? » Les deux hommes ne se parleront plus jamais. L'histoire donnera raison à Camus : le Goulag, le Mur de Berlin, l'effondrement de l'URSS confirmeront ses mises en garde.
La question algérienne
La guerre d'Algérie (1954-1962) place Camus dans une position impossible. Pied-noir de cœur, il aime l'Algérie et sa mère y vit. Anticolonialiste convaincu, il dénonce les injustices faites aux Arabes depuis ses articles de 1939. Mais il refuse le terrorisme du FLN comme la torture de l'armée française. Sa phrase prononcée à Stockholm en 1957 — « entre la justice et ma mère, je choisis ma mère » — lui vaut une incompréhension durable de la gauche française. Le silence qu'il finit par adopter sur la question le tourmente jusqu'à sa mort.
Le Nobel et la mort
Le 16 octobre 1957, Camus reçoit le Prix Nobel de littérature à 44 ans, le deuxième plus jeune lauréat de l'histoire du prix après Rudyard Kipling (42 ans en 1907). Le comité Nobel salue « l'ensemble d'une œuvre qui met en lumière les problèmes qui se posent de nos jours à la conscience des hommes ». Camus est surpris, presque gêné. Il pense que Malraux le méritait davantage.
Le 4 janvier 1960, à 13h55, Camus meurt dans un accident de voiture sur la nationale 5, près de Villeblevin (Yonne). La Facel Vega conduite par son ami et éditeur Michel Gallimard (neveu de Gaston) percute un platane. Camus meurt sur le coup. Il a 46 ans. Dans sa sacoche, on retrouve un manuscrit inachevé : Le Premier Homme, son roman le plus autobiographique, récit de l'enfance algérienne et de la quête du père disparu. Le manuscrit sera publié par sa fille Catherine Camus en 1994 chez Gallimard et connaîtra un immense succès : plus de 600 000 exemplaires vendus.
L'héritage
Aujourd'hui, Camus est l'auteur français le plus étudié dans les universités du monde entier. L'Étranger figure dans tous les programmes scolaires de France. Ses ventes annuelles mondiales dépassent le million d'exemplaires. Son visage orne des timbres, des fresques murales, des couvertures de magazines. Mais au-delà de l'icône, c'est sa pensée qui demeure vivante : dans un monde marqué par le terrorisme, les pandémies et la crise écologique, l'appel de Camus à la mesure, à la solidarité et à la lucidité résonne avec une force intacte.
« Au milieu de l'hiver, j'apprenais enfin qu'il y avait en moi un été invincible. » — Albert Camus, Retour à Tipasa