Biographie

Marguerite Duras : biographie d'une écrivaine de la passion absolue

Marguerite Duras biographie L'Amant

L'écriture comme acte de survie

Marguerite Duras (1914-1996) est l'une des figures les plus fascinantes de la littérature française du XXe siècle. Romancière, dramaturge, cinéaste, journaliste — elle a traversé tous les genres avec une écriture reconnaissable entre mille : des phrases courtes, des silences, une intensité qui brûle chaque page. Son œuvre, traduite dans plus de 40 langues, compte plus de 50 livres, 19 films et une dizaine de pièces de théâtre. Duras n'est pas seulement un écrivain : c'est un style, une voix, une manière d'être au monde qui a influencé des générations d'auteurs.

L'Indochine (1914-1932)

Née Marguerite Donnadieu le 4 avril 1914 à Gia Dinh, près de Saïgon (actuel Hô-Chi-Minh-Ville), elle grandit dans l'Indochine française coloniale. Son père, Henri Donnadieu, professeur de mathématiques, meurt en 1921 alors qu'elle n'a que sept ans. Sa mère, Marie Legrand, institutrice dévouée, se ruine en achetant une concession agricole dans le sud du Cambodge — une terre régulièrement inondée par le Pacifique, inutilisable — épisode qui nourrira Un barrage contre le Pacifique (1950).

L'enfance est pauvre, violente, marquée par un frère aîné tyrannique, Pierre, que Duras détestera toute sa vie, et un frère cadet, Paul, qu'elle adorera. Cette triangulation familiale — la mère sacrificielle, le frère violent, le frère aimé — irriguera toute l'œuvre de Duras.

À 15 ans et demi, en 1929, sur le bac traversant le Mékong, elle rencontre un riche Chinois de Cholon, Huỳnh Thủy Lê, de 12 ans son aîné. Cette liaison scandaleuse entre une jeune Française et un Chinois dans la société coloniale sera l'histoire de L'Amant, racontée 55 ans plus tard dans une prose qui marquera la littérature mondiale.

Paris, la guerre, la Résistance (1933-1945)

Duras arrive à Paris en 1933 pour poursuivre ses études. Elle s'inscrit à la faculté de droit et obtient une licence de mathématiques, puis un diplôme de sciences politiques. Elle travaille au ministère des Colonies de 1935 à 1941, où elle collabore à un ouvrage de propagande coloniale — un épisode qu'elle passera sous silence.

En 1939, elle épouse Robert Antelme, écrivain et résistant. Pendant l'Occupation, le couple entre dans la Résistance au sein du Mouvement national des prisonniers de guerre et déportés (MNPGD), un réseau dirigé par François Mitterrand, alors connu sous le nom de code « Morland ». Mitterrand restera un ami proche de Duras toute sa vie. En juin 1944, Robert Antelme est arrêté par la Gestapo et déporté à Buchenwald, puis à Dachau.

En avril 1945, Mitterrand retrouve Antelme mourant dans le camp de Dachau et organise son rapatriement. Antelme pèse 38 kilos. Duras le soigne pendant des semaines, entre la vie et la mort. Cette attente insoutenable et ce retour seront racontés dans La Douleur (1985), l'un des témoignages les plus bouleversants sur la Seconde Guerre mondiale.

L'après-guerre et l'engagement politique

Duras adhère au Parti communiste français en 1944, mais elle en est exclue en 1950 pour « déviationnisme ». Elle participera activement aux événements de Mai 68 et signera le célèbre Manifeste des 121 contre la guerre d'Algérie en 1960. L'engagement politique de Duras est indissociable de son écriture : elle croit en la force du texte pour transformer le réel.

Les œuvres majeures

  • Un barrage contre le Pacifique (1950) — L'Indochine, la mère, la pauvreté. Roman fondateur, refusé par Gallimard puis publié chez Gallimard après le succès critique. Adapté au cinéma par René Clément en 1958 puis par Rithy Panh en 2008.
  • Moderato cantabile (1958) — Nouveau Roman, désir contenu, dialogue minimal. Chef-d'œuvre de concision, adapté au cinéma par Peter Brook avec Jeanne Moreau et Jean-Paul Belmondo (1960).
  • Hiroshima mon amour (1959) — Scénario pour Alain Resnais. Texte révolutionnaire sur la mémoire et l'amour, nommé à l'Oscar du meilleur scénario. Le film est considéré comme un jalon de la Nouvelle Vague.
  • Le Ravissement de Lol V. Stein (1964) — La folie, l'absence, le regard. Jacques Lacan en fera une lecture célèbre dans son « Hommage fait à Marguerite Duras » (1965), contribuant à faire de Duras une figure intellectuelle majeure.
  • Le Vice-consul (1966) — Calcutta, la mendiante, la douleur coloniale. Roman envoûtant qui préfigure India Song.
  • L'Amant (1984) — Prix Goncourt. 2,4 millions d'exemplaires vendus en France, traduit dans 43 langues. L'histoire d'amour avec le Chinois, revisitée dans une prose sublime, à la première personne. Adapté au cinéma par Jean-Jacques Annaud en 1992.
  • La Douleur (1985) — L'attente du retour de Robert Antelme. Un des plus grands textes sur la guerre. Adapté au cinéma par Emmanuel Finkiel en 2017 avec Mélanie Thierry.
  • L'Amant de la Chine du Nord (1991) — Réécriture de L'Amant, plus charnelle, plus directe, écrite en réaction au film d'Annaud que Duras avait désavoué.

Duras cinéaste

Duras a réalisé 19 films entre 1967 et 1985. Son cinéma est radical, expérimental, souvent déroutant. India Song (1975), son chef-d'œuvre cinématographique, dissocie totalement l'image et le son : les acteurs (Delphine Seyrig, Michael Lonsdale) évoluent en silence tandis que les voix off racontent une autre histoire. Le Camion (1977), avec Gérard Depardieu, pousse l'expérimentation encore plus loin : Duras et Depardieu lisent le scénario d'un film au lieu de le tourner.

Ce cinéma d'avant-garde, difficile d'accès, a été défendu par les Cahiers du cinéma et reste une référence pour les cinéastes contemporains comme Chantal Akerman ou Claire Denis.

L'écriture selon Duras

Pour Duras, écrire n'est pas un métier, c'est un état. Dans Écrire (1993), son essai testament, elle décrit l'acte d'écriture comme une solitude absolue, une descente en soi-même, un abandon. Elle écrivait dans sa maison de Neauphle-le-Château (Yvelines), seule, souvent avec de l'alcool — l'alcoolisme est un thème récurrent de sa vie et de son œuvre. Elle a été hospitalisée à plusieurs reprises et a failli mourir d'un coma éthylique en octobre 1982.

La postérité

Duras meurt le 3 mars 1996 à Paris, à l'âge de 81 ans. Elle est enterrée au cimetière du Montparnasse. Son compagnon des dernières années, Yann Andréa, 38 ans plus jeune, restera le gardien de sa mémoire jusqu'à sa propre mort en 2014.

Son œuvre complète (plus de 50 livres) est entrée dans la Bibliothèque de la Pléiade en 2011, consécration suprême de la littérature française. Elle reste l'une des auteurs les plus étudiés dans les universités du monde entier, de Paris à Tokyo, de New York à São Paulo. En 2014, pour le centenaire de sa naissance, la BnF lui a consacré une grande exposition.

« Écrire, c'est aussi ne pas parler. C'est se taire. C'est hurler sans bruit. » — Marguerite Duras, Écrire