10 juillet 1871 — 10 juillet 2021 : un siècle et demi de Proust
Le 10 juillet 2021 marque le 150e anniversaire de la naissance de Marcel Proust. Cent cinquante ans après sa naissance — et presque cent ans après sa mort, le 18 novembre 1922 —, l'auteur d'À la recherche du temps perdu reste le romancier français le plus admiré, le plus étudié et le plus influent de l'histoire littéraire. Son œuvre, longtemps réputée difficile, connaît un regain de popularité remarquable : les ventes de La Recherche en poche n'ont jamais été aussi élevées, et les adaptations, essais et hommages se multiplient.
À l'occasion de cet anniversaire, la France entière célèbre Proust : expositions à la BnF et au musée Carnavalet, rééditions événements chez Gallimard, colloques universitaires, émissions spéciales. Mais au-delà des commémorations, une question persiste : pourquoi Proust ? Pourquoi cet auteur, mort à 51 ans dans une chambre tapissée de liège, a-t-il écrit l'œuvre qui continue de dominer toutes les autres ?
L'homme derrière l'œuvre
Marcel Proust naît à Auteuil, dans une famille de la haute bourgeoisie parisienne. Son père, Adrien Proust, est un médecin célèbre, pionnier de l'hygiène publique. Sa mère, Jeanne Weil, est issue d'une famille juive alsacienne cultivée. L'enfant est fragile : dès l'âge de neuf ans, il souffre d'asthme chronique, une maladie qui conditionnera toute sa vie — et toute son œuvre.
Élève brillant au lycée Condorcet, le jeune Proust fréquente les salons de l'aristocratie parisienne, où il observe avec une acuité féroce les codes, les vanités et les cruautés de la bonne société. Il publie en 1896 un premier recueil, Les Plaisirs et les Jours, accueilli avec indifférence. Pendant les années suivantes, il traduit Ruskin, écrit un roman autobiographique inachevé (Jean Santeuil) et accumule les notes pour un essai critique (Contre Sainte-Beuve).
C'est en 1908-1909 que tout bascule. Proust comprend que le roman, l'essai et l'autobiographie qu'il tente d'écrire séparément sont en réalité un seul et même livre. À la recherche du temps perdu est né.
La Recherche : une cathédrale de 3 000 pages
Proust consacrera les quatorze dernières années de sa vie à cette œuvre unique, composée de sept volumes publiés entre 1913 et 1927 (les trois derniers posthumes) :
- Du côté de chez Swann (1913) — Le volume fondateur, publié à compte d'auteur chez Grasset après le refus de Gallimard (erreur légendaire attribuée à André Gide, qui s'en repentira toute sa vie). La célèbre scène de la madeleine ouvre le voyage dans le temps.
- À l'ombre des jeunes filles en fleurs (1919) — Prix Goncourt 1919 (à 48 ans), ce volume consacre Proust et lui apporte enfin la reconnaissance. Le narrateur découvre Balbec, la mer, et Albertine.
- Le Côté de Guermantes (1920-1921) — L'entrée du narrateur dans le monde aristocratique des Guermantes. Proust dissèque avec une précision impitoyable les mécanismes de la mondanité.
- Sodome et Gomorrhe (1921-1922) — L'exploration de l'homosexualité, sujet tabou à l'époque, à travers le baron de Charlus — l'un des plus grands personnages de la littérature française.
- La Prisonnière (1923, posthume) — Le narrateur séquestre Albertine par jalousie. Une analyse vertigineuse de la possessivité amoureuse.
- Albertine disparue (1925, posthume) — Le deuil, l'oubli et la découverte que l'être aimé nous échappera toujours.
- Le Temps retrouvé (1927, posthume) — Le couronnement de l'œuvre. Le narrateur comprend enfin que seul l'art peut ressusciter le temps perdu. La dernière phrase est aussi la première : le livre se referme sur lui-même comme un cercle parfait.
Pourquoi Proust est indépassable
L'invention de la mémoire involontaire
Avant Proust, la mémoire était un simple outil narratif : le personnage se souvenait, et le récit basculait dans le passé. Proust a inventé quelque chose de radicalement différent : la mémoire involontaire, cette résurrection soudaine et complète du passé provoquée par une sensation — un goût, une odeur, un pavé inégal sous le pied. La madeleine trempée dans le tilleul ne déclenche pas un souvenir : elle fait revivre Combray tout entier, avec ses couleurs, ses sons, ses émotions.
Cette idée a révolutionné non seulement la littérature, mais aussi la philosophie et les neurosciences. Quand les chercheurs étudient aujourd'hui la mémoire olfactive ou les souvenirs-flash, ils citent Proust. Le terme « moment proustien » est entré dans le langage courant en français comme en anglais.
La phrase proustienne : un instrument unique
La phrase de Proust est célèbre pour sa longueur — certaines font plus d'une page. Mais cette longueur n'est pas gratuite. La phrase proustienne mime le mouvement de la pensée : elle avance, revient en arrière, bifurque, nuance, corrige, approfondit. Elle ne dit pas simplement ce qui est — elle explore toutes les facettes de ce qui pourrait être. Lire Proust, c'est entrer dans un cerveau en train de penser.
Cette prose, souvent jugée difficile, est en réalité d'une précision scientifique. Proust ne cherche pas à faire joli : il cherche à être exact. Chaque subordonnée, chaque parenthèse, chaque incise ajoute une nuance indispensable. Supprimer un mot, c'est perdre un aspect de la vérité qu'il poursuit.
Le plus grand analyste des sentiments humains
Personne — ni Stendhal, ni Dostoïevski, ni Henry James — n'a disséqué les émotions humaines avec la précision de Proust. La jalousie de Swann, l'amour du narrateur pour Albertine, le snobisme des Verdurin, la cruauté mondaine des Guermantes : chaque sentiment est décomposé en ses éléments les plus infimes, analysé sous tous les angles, éclairé par des métaphores éblouissantes.
Proust a compris avant Freud que nous ne connaissons jamais vraiment ceux que nous aimons — que l'amour est une construction de notre imagination, et que la personne réelle nous échappe toujours. Cette vérité psychologique, explorée sur des milliers de pages, n'a rien perdu de sa force en 150 ans.
Les célébrations de 2021
L'année Proust 2021 a été marquée par des événements exceptionnels :
- Exposition « Marcel Proust, un roman parisien » au musée Carnavalet — Plus de 280 000 visiteurs pour cette exposition qui reconstitue les lieux proustiens de Paris.
- Exposition « Marcel Proust, la fabrique de l'œuvre » à la BnF — Les manuscrits originaux de La Recherche, avec leurs célèbres « paperoles » (bandes de papier collées pour ajouter du texte), exposés pour la première fois dans leur intégralité.
- Nouvelle édition de la Pléiade (Gallimard) — Réédition intégrale revue et augmentée, avec un appareil critique renouvelé.
- Le Proust numérique — Mise en ligne des manuscrits sur Gallica (BnF), rendant accessible au monde entier le travail de genèse de l'œuvre.
Lire Proust en 2021 : par où commencer ?
Le mythe de la difficulté proustienne décourage beaucoup de lecteurs. Pourtant, La Recherche n'est pas un texte hermétique — c'est un roman drôle, sensuel, cruel et profondément humain. Voici comment l'aborder :
- Commencez par Un amour de Swann — Deuxième partie de Du côté de chez Swann, c'est un roman dans le roman, autonome et captivant : l'histoire d'un homme qui tombe amoureux d'une femme « qui n'était même pas son genre ». C'est le meilleur point d'entrée.
- Ne vous forcez pas — Si une page vous résiste, passez. L'œuvre est si riche que vous y trouverez toujours un passage qui vous parle. Proust lui-même écrivait : « Chaque lecteur est, quand il lit, le propre lecteur de soi-même. »
- Lisez lentement — La Recherche ne se dévore pas comme un thriller. Elle se savoure, page par page, phrase par phrase. C'est un texte qui récompense la lenteur.
Cent cinquante ans après sa naissance, Proust demeure le romancier du temps, de la mémoire et de la vérité intérieure. Son œuvre est une preuve vivante que la littérature peut saisir ce que la vie laisse échapper — et que le temps perdu n'est jamais vraiment perdu, pourvu qu'on sache le retrouver.