Biographie

Colette : biographie d'une femme libre dans un monde d'hommes

Colette biographie femme de lettres

La scandaleuse magnifique

Sidonie-Gabrielle Colette (1873-1954), connue sous le simple nom de Colette, est la plus grande femme de lettres française et l'une des figures les plus libres de la littérature mondiale. Romancière, artiste de music-hall, journaliste, esthéticienne, critique dramatique, elle a vécu plusieurs vies et brisé tous les tabous de son époque — dans une France où les femmes n'avaient pas le droit de vote et où le divorce restait un scandale social.

La Bourgogne et l'enfance enchantée (1873-1893)

Née le 28 janvier 1873 à Saint-Sauveur-en-Puisaye (Yonne), dans la Bourgogne profonde, Colette est la fille du capitaine Jules-Joseph Colette, officier zouave amputé d'une jambe, et d'Adèle Eugénie Sidonie Landoy, dite « Sido », qui sera la figure centrale de toute son œuvre littéraire. Sido est une mère fusionnelle, passionnée de jardinage et de nature, une femme libre d'esprit dans un village conservateur.

L'enfance bourguignonne de Colette est un paradis sensoriel : les jardins, les chats, les saisons, les odeurs de la terre. Elle en tirera une écriture unique, enracinée dans le sensible, le charnel, le végétal. La maison natale de Colette, à Saint-Sauveur-en-Puisaye, est aujourd'hui un musée ouvert au public.

Willy et le vol des Claudine (1893-1906)

En 1893, à 20 ans, Colette épouse Henry Gauthier-Villars, dit « Willy », critique musical parisien de 14 ans son aîné. Homme du monde, séducteur, Willy entretient une écurie de « nègres » littéraires. Il encourage Colette à écrire ses souvenirs d'école — puis signe les quatre romans de Claudine à sa place, empochant les droits d'auteur. C'est l'un des plus grands vols littéraires de l'histoire française.

  • Claudine à l'école (1900) — Best-seller immédiat, vendu à plus de 40 000 exemplaires dès la première année. Claudine, jeune fille espiègle et impertinente de la campagne, fascine le public. La série des Claudine engendre une véritable « Claudine-mania » : produits dérivés, parfum, cigares, chapeau Claudine.
  • Claudine à Paris (1901), Claudine en ménage (1902), Claudine s'en va (1903) — Quatre romans publiés sous le seul nom de Willy.
  • Colette ne récupérera les droits sur son œuvre qu'après de longues batailles juridiques, bien après son divorce en 1906.

Le music-hall et le scandale (1906-1920)

Divorcée et sans ressources (Willy a gardé les droits d'auteur), Colette se tourne vers la scène. Elle se produit dans des spectacles de pantomime et de danse au Moulin Rouge, au Bataclan et dans les music-halls de Paris. Certains numéros sont très osés : dans Rêve d'Égypte (1907), elle apparaît presque nue et embrasse sur la bouche la marquise de Belbeuf, dite « Missy », sa compagne de l'époque. Le scandale est immense ; la préfecture de police intervient.

Colette vit ouvertement des relations avec des femmes (Missy, Natalie Clifford Barney) et des hommes, sans jamais se cacher. Elle publie les Dialogues de bêtes (1904), La Vagabonde (1910) — roman autobiographique sur la liberté d'une femme seule — et L'Entrave (1913). En 1912, elle épouse en secondes noces Henry de Jouvenel, baron et homme politique, rédacteur en chef du Matin. Avec lui, elle a sa fille unique, Colette de Jouvenel, dite « Bel-Gazou », née en 1913.

En 1920, elle vit une liaison avec Bertrand de Jouvenel, le fils de son mari, alors âgé de 17 ans — un épisode qui inspirera Le Blé en herbe (1923) et provoquera un nouveau scandale.

Les grands romans de la maturité (1920-1954)

C'est à partir des années 1920 que Colette atteint la pleine maîtrise de son art. En 1925, elle épouse en troisièmes noces Maurice Goudeket, journaliste de 16 ans son cadet, qui sera le compagnon dévoué de ses 30 dernières années.

  • Chéri (1920) — L'amour d'une courtisane vieillissante, Léa, pour un jeune homme de 25 ans. Roman d'une cruauté et d'une lucidité parfaites sur le désir et le temps qui passe. Adapté au cinéma en 2009 avec Michelle Pfeiffer.
  • La Fin de Chéri (1926) — Suite bouleversante où Chéri, incapable de vivre après la guerre de 14-18, se suicide.
  • Sido (1930) — Portrait sublime de sa mère. L'un des plus beaux textes de la littérature française sur la figure maternelle, écrit dans une prose à la fois simple et éblouissante.
  • La Chatte (1933) — Un homme aime sa chatte Saha plus que sa femme Camille. Court, cruel, parfait. Un bijou de concision féline.
  • La Naissance du jour (1928) — Autofiction où Colette, à 55 ans, renonce à l'amour charnel pour se consacrer à l'écriture et à la nature.
  • Gigi (1944) — Nouvelle sur une jeune fille élevée par sa grand-mère pour devenir courtisane. Adaptée en pièce de théâtre à Broadway en 1951 (c'est Colette elle-même qui choisit la jeune Audrey Hepburn pour le rôle), puis en comédie musicale au cinéma par Vincente Minnelli en 1958 (9 Oscars, dont meilleur film).

La journaliste et la femme d'affaires

Colette est aussi une journaliste prolifique. Elle couvre des faits divers pour Le Matin et Le Journal, rédige la critique dramatique du Journal de 1933 à 1938, et publie des centaines de chroniques. Pendant l'Occupation, son mari Maurice Goudeket, d'origine juive, est arrêté et interné au camp de Compiègne en décembre 1941. Colette remue ciel et terre pour le faire libérer, ce qu'elle obtient après deux mois. Cet épisode l'a profondément marquée.

Femme d'affaires avisée, Colette ouvre également un institut de beauté à Paris en 1932, au Palais-Royal, où elle vend des produits de soin de sa propre marque — une initiative avant-gardiste pour l'époque.

Les honneurs et la fin

Colette est la femme la plus honorée de la République française au XXe siècle :

  • Élue à l'Académie royale de Belgique en 1935.
  • Élue à l'Académie Goncourt en 1945, elle en devient la première femme présidente en 1949.
  • Grand officier de la Légion d'honneur — le plus haut grade décerné à une femme de lettres à cette époque.
  • À sa mort, le 3 août 1954, elle est la première — et longtemps la seule — femme à recevoir des funérailles nationales en France. L'Église catholique lui refuse les obsèques religieuses à cause de ses deux divorces. Des milliers de Parisiens se pressent au Palais-Royal pour lui rendre hommage.

Son œuvre complète, rééditée régulièrement dans la Bibliothèque de la Pléiade (4 volumes), compte plus de 80 livres. Colette est aujourd'hui redécouverte comme une pionnière du féminisme et de la liberté sexuelle, bien avant les mouvements de libération des années 1960-1970.

« Regarde ! Regarde bien ! » — Sido, la mère de Colette (citation récurrente dans l'œuvre)