Biographie

Arthur Rimbaud : biographie complète du poète fulgurant

Arthur Rimbaud biographie poète

Le poète qui a tout brûlé

Arthur Rimbaud (1854-1891) est le phénomène le plus stupéfiant de l'histoire de la littérature. En moins de cinq ans — de 15 à 20 ans —, cet adolescent de Charleville-Mézières a produit une œuvre qui a révolutionné la poésie mondiale, puis il a posé la plume, définitivement, et n'a plus jamais écrit un seul vers. Il est parti en Afrique, est devenu commerçant, et est mort à 37 ans dans un hôpital de Marseille. Aucun autre écrivain n'a condensé autant de génie en si peu de temps, ni n'a accompli un renoncement aussi radical.

Enfance à Charleville (1854-1870)

Jean Nicolas Arthur Rimbaud naît le 20 octobre 1854 à Charleville (aujourd'hui Charleville-Mézières), dans les Ardennes. Son père, le capitaine Frédéric Rimbaud, est un militaire souvent absent qui finit par quitter définitivement le foyer en 1860. Sa mère, Vitalie Cuif, est une femme austère, pieuse et autoritaire — les voisins la surnomment « la Bouche d'ombre ». Arthur a un frère aîné, Frédéric, et deux sœurs, Vitalie (qui mourra à 17 ans) et Isabelle.

L'enfance de Rimbaud est marquée par cette double empreinte : un père absent (la fuite, le voyage, l'ailleurs) et une mère écrasante (la religion, l'ordre, la respectabilité provinciale). Toute sa vie et toute son œuvre peuvent se lire comme une tentative de fuite — hors de Charleville, hors de la famille, hors de la poésie elle-même.

À l'école, Arthur est un élève prodigieux. Premier en tout. À 15 ans, il compose en latin des vers d'une perfection qui stupéfie ses professeurs. Son maître, Georges Izambard, professeur de rhétorique au collège de Charleville, reconnaît immédiatement un talent exceptionnel et l'encourage. C'est Izambard qui prête à Arthur les livres qui le transforment : Hugo, Banville, les Parnassiens — et qui sera le premier confident de ses poèmes.

Les fugues et les premiers poèmes (1870-1871)

En août 1870, alors que la guerre franco-prussienne éclate et que Sedan tombe à 30 km de Charleville, Rimbaud fait sa première fugue. Il prend le train pour Paris sans billet, est arrêté à la gare du Nord et jeté en prison. Izambard le fait libérer. Il fugue de nouveau en octobre, erre à pied en Belgique. Il fugue encore en février 1871, marche jusqu'à Paris en plein hiver. Chaque fugue est une tentative d'échapper à Charleville, à sa mère, à l'étouffement provincial.

C'est pendant ces fugues que naissent les premiers chefs-d'œuvre. Le « Dormeur du Val », écrit à 16 ans, est un sonnet parfait sur un soldat mort dans un paysage lumineux. « Ma Bohème » célèbre la liberté du vagabond adolescent. « Le Bateau ivre », écrit en septembre 1871 (il a 16 ans), est un poème halluciné de 100 vers qui explosent les cadres de la poésie classique — un texte d'une audace et d'une puissance visionnaire sans précédent pour un adolescent.

Les lettres du « Voyant » (mai 1871)

En mai 1871, Rimbaud écrit deux lettres capitales — à Izambard (13 mai) et à Paul Demeny (15 mai) — où il expose sa théorie de la poésie. Ce sont les fameuses « lettres du Voyant ». L'idée centrale : le poète doit se faire « voyant » par un « long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens ». Il ne s'agit plus de décrire le beau ou de raconter des sentiments — il s'agit d'explorer l'inconnu, de pénétrer dans des territoires de la conscience que personne n'a encore cartographiés. « Je est un autre », écrit-il — formule fulgurante qui anticipe la psychanalyse et la poésie du XXe siècle.

Paris et Verlaine (1871-1873)

En septembre 1871, Rimbaud envoie ses poèmes à Paul Verlaine, poète parisien déjà reconnu, de dix ans son aîné. Verlaine est foudroyé : « Venez, chère grande âme, on vous appelle, on vous attend. » Arthur monte à Paris. Il a 16 ans.

La rencontre avec Verlaine est un séisme — littéraire, amoureux et destructeur. Les deux poètes deviennent amants. Leur relation est passionnelle, violente, alcoolisée. Verlaine quitte sa femme, Mathilde Mauté (enceinte), pour suivre Rimbaud. Ensemble, ils errent entre Paris, Bruxelles et Londres, vivant de presque rien, buvant de l'absinthe, écrivant des poèmes.

C'est la période la plus féconde de Rimbaud. Il écrit les « Derniers Vers » (dont « Larme », « Mémoire », « Michel et Christine »), poèmes d'une liberté formelle inouïe qui rompent avec tout ce que la poésie française a produit jusque-là.

Le drame de Bruxelles (juillet 1873)

La relation se dégrade. Verlaine sombre dans l'alcool et la violence. Le 10 juillet 1873, à Bruxelles, après une énième dispute, Verlaine tire deux coups de revolver sur Rimbaud et le blesse au poignet gauche. Verlaine est arrêté et condamné à deux ans de prison. C'est la fin de leur vie commune.

Une Saison en enfer (1873)

Pendant l'été 1873, à la ferme familiale de Roche dans les Ardennes, Rimbaud écrit Une Saison en enfer — le seul livre qu'il ait lui-même fait imprimer (à compte d'auteur, chez Poot à Bruxelles, en octobre 1873). C'est un texte autobiographique et halluciné, en prose, qui retrace son parcours : l'enfance, la révolte, la poésie, la relation avec Verlaine (désigné comme « le Vierge fou » dans le chapitre « Délires I »), et surtout le constat d'échec de son entreprise poétique.

Une Saison en enfer est un texte d'une violence intérieure extraordinaire. Rimbaud s'y juge, s'y condamne, tente de se libérer du « dérèglement de tous les sens » qu'il avait prôné. Les phrases sont comme des cris : « Je me suis armé contre la justice. Je me suis enfui. Ô sorcières, ô misère, ô haine, c'est à vous que mon trésor a été confié ! »

Le livre est tiré à 500 exemplaires. Rimbaud n'en récupère que quelques-uns et ne les distribue presque pas. Les exemplaires restants, oubliés chez l'imprimeur, ne seront retrouvés qu'en 1901, dix ans après sa mort.

Les Illuminations (1872-1875 ?)

La datation des Illuminations est l'un des grands débats de la recherche rimbaldienne. Ce recueil de poèmes en prose et de vers libres a probablement été écrit entre 1872 et 1875 — certains spécialistes pensent qu'une partie est antérieure à Une Saison en enfer, d'autres qu'elle est postérieure.

Les Illuminations sont publiées en 1886 dans la revue La Vogue, grâce à Verlaine (sorti de prison) qui retrouve le manuscrit. Rimbaud, alors en Afrique, n'est pas consulté et ne manifeste aucun intérêt.

Le recueil contient des textes d'une beauté et d'une modernité saisissantes : « Aube », « Marine », « Barbare », « Villes », « Génie ». La prose de Rimbaud y atteint une densité et une liberté qui annoncent le surréalisme (Breton le reconnaîtra comme précurseur), la poésie sonore et la littérature expérimentale du XXe siècle. Chaque texte est un monde autonome, un paysage mental d'une intensité hallucinatoire.

Le silence et l'Afrique (1875-1891)

Vers 1875, Rimbaud cesse définitivement d'écrire de la poésie. Il a 20 ans. Les raisons de ce renoncement sont l'un des plus grands mystères de l'histoire littéraire. A-t-il considéré qu'il avait atteint les limites de ce que la poésie pouvait faire ? A-t-il été dégoûté par l'échec commercial d'Une Saison en enfer ? S'est-il simplement lassé ? Personne ne sait.

Rimbaud entame une seconde vie radicalement différente. Il voyage : Allemagne, Italie, Autriche, Hollande, Scandinavie, Chypre, Java. En 1880, il s'installe à Aden (Yémen), puis à Harar (Éthiopie), où il devient commerçant — café, peaux, ivoire, armes. Il mène une vie austère, solitaire, laborieuse. Ses lettres à sa mère et à sa sœur Isabelle sont dépourvues de toute poésie : il parle d'argent, de marchandises, de chaleur, de maladie. Il ne mentionne jamais ses poèmes.

Pendant ce temps, à Paris, sa renommée littéraire grandit sans qu'il le sache — ou sans qu'il s'en soucie. Verlaine publie les Illuminations et des études sur lui. Les symbolistes le vénèrent. Rimbaud, lui, négocie des peaux de chèvre à Harar.

La maladie et la mort (1891)

En février 1891, Rimbaud commence à souffrir d'une douleur au genou droit qui s'aggrave rapidement. C'est un sarcome (tumeur cancéreuse). Il est transporté en civière jusqu'à la côte — un voyage de 300 kilomètres à travers le désert, sur un brancard porté par seize hommes, en douze jours. L'agonie du trajet est insoutenable.

Il arrive à Marseille le 20 mai 1891. Les médecins amputent sa jambe droite le 27 mai. Le cancer s'est déjà généralisé. Après un bref séjour à Roche auprès de sa mère et d'Isabelle, il retourne à Marseille où son état se dégrade rapidement. Arthur Rimbaud meurt le 10 novembre 1891 à l'hôpital de la Conception, à 37 ans. Isabelle est à son chevet.

L'œuvre en quelques chiffres

  • Période d'écriture : ~5 ans (1870-1875)
  • Âge de début : 15 ans
  • Âge d'arrêt : 20 ans
  • Œuvres principales : les poèmes en vers (dont Le Dormeur du Val, Le Bateau ivre, Ma Bohème, Voyelles), Une Saison en enfer (1873), Illuminations (1872-1875)
  • Publication de son vivant : 1 seul livre (Une Saison en enfer, 500 exemplaires, presque pas distribués)
  • Mort : 10 novembre 1891, Marseille, à 37 ans

Pourquoi Rimbaud est-il si important ?

L'influence de Rimbaud sur la littérature et la culture mondiales est incalculable :

  • Le surréalisme : André Breton le considère comme un précurseur direct. L'écriture automatique, l'exploration de l'inconscient, le rejet de la raison — tout est déjà dans les lettres du Voyant.
  • La poésie moderne : Rimbaud a libéré la poésie de la versification classique. Le poème en prose, le vers libre, la musicalité du langage indépendante du sens — il a ouvert des voies que le XXe siècle n'a pas fini d'explorer.
  • Le rock et la contre-culture : Bob Dylan, Patti Smith (qui a fait un pèlerinage à Charleville et à la tombe de Rimbaud), Jim Morrison, Léo Ferré — tous se sont réclamés de Rimbaud. Son image de rebelle adolescent, de génie autodestructeur, de fugueur radical est devenue une icône culturelle.
  • La philosophie : « Je est un autre » est l'une des phrases les plus commentées de la pensée occidentale, anticipant la psychanalyse freudienne et la déconstruction du sujet.

Les lieux de Rimbaud

Pour ceux qui veulent marcher sur les traces du poète :

  • Charleville-Mézières : le Musée Arthur Rimbaud (dans l'ancien moulin), la maison natale (6 rue Thiers), le collège, la place Ducale où il errait adolescent. Chaque automne, les « Journées Rimbaud » rassemblent chercheurs et passionnés.
  • Roche : la ferme familiale dans les Ardennes, où il a écrit Une Saison en enfer. Propriété privée, mais visible de la route.
  • Harar (Éthiopie) : la « Maison Rimbaud », un bâtiment traditionnel harari devenu musée, où le poète aurait vécu pendant ses années africaines.
  • Marseille : l'hôpital de la Conception (toujours en activité) et le cimetière Saint-Pierre où il n'est pas enterré — sa dépouille a été rapatriée à Charleville.
  • Charleville, cimetière : la tombe d'Arthur Rimbaud, sobre, régulièrement fleurie par des visiteurs du monde entier.

« Je est un autre. Si le cuivre s'éveille clairon, il n'y a rien de sa faute. Cela m'est évident : j'assiste à l'éclosion de ma pensée : je la regarde, je l'écoute. » — Arthur Rimbaud, lettre à Georges Izambard, 13 mai 1871