« On ne naît pas femme : on le devient. »
Simone de Beauvoir (1908-1986) est l'une des intellectuelles les plus influentes du XXe siècle. Philosophe existentialiste, romancière, mémorialiste et militante, elle a ouvert la voie au féminisme moderne avec Le Deuxième Sexe (1949), un livre qui a littéralement changé le regard du monde sur la condition féminine. Cette phrase devenue universelle — « On ne naît pas femme : on le devient » — résume à elle seule la révolution intellectuelle qu'elle a provoquée : le genre n'est pas un destin biologique, mais une construction sociale.
La formation d'un esprit libre (1908-1943)
Née le 9 janvier 1908 dans une famille bourgeoise du 6e arrondissement de Paris, Simone Lucie Ernestine Marie Bertrand de Beauvoir grandit dans un milieu catholique et conservateur. Son père, Georges de Beauvoir, est avocat ; sa mère, Françoise Brasseur, est profondément pieuse. La jeune Simone est élevée dans la rigueur morale et religieuse.
Mais très tôt, l'intelligence rebelle se manifeste. À 14 ans, elle perd la foi et décide que sa vie sera consacrée à la pensée, à l'écriture et à la liberté. Elle étudie les mathématiques, les lettres et la philosophie avec une ardeur exceptionnelle. En 1929, à seulement 21 ans, elle est reçue deuxième à l'agrégation de philosophie, devenant la plus jeune agrégée de France. Le premier au classement ? Jean-Paul Sartre, de trois ans son aîné, avec qui elle noue immédiatement une relation intellectuelle et amoureuse qui durera 51 ans, jusqu'à la mort de Sartre en 1980.
Leur pacte est révolutionnaire pour l'époque : un « amour nécessaire » qui n'exclut pas les « amours contingentes ». Pas de mariage, pas de cohabitation permanente, une liberté totale. Ce modèle de couple libre, à la fois admiré et critiqué, fera couler des flots d'encre et inspire encore aujourd'hui les réflexions sur le couple contemporain.
L'enseignante et la romancière (1930-1949)
Beauvoir enseigne la philosophie à Marseille, Rouen puis Paris. Pendant l'Occupation, elle écrit son premier roman, L'Invitée (1943), inspiré de son trio amoureux avec Sartre et Olga Kosakiewicz. Le livre explore les thèmes de la jalousie, de la liberté et de la conscience d'autrui — des questions centrales de l'existentialisme.
En 1945, elle fonde avec Sartre, Merleau-Ponty et Raymond Aron la revue Les Temps modernes, qui deviendra l'une des tribunes intellectuelles les plus influentes du XXe siècle. Beauvoir y publie des essais, des critiques et des textes militants pendant quatre décennies.
Les œuvres majeures
- L'Invitée (1943) — Premier roman, qui explore le trio amoureux et les rapports de pouvoir entre consciences libres. Un texte fondateur de la littérature existentialiste.
- Le Sang des autres (1945) — Roman sur la Résistance et la responsabilité individuelle face à l'Histoire.
- Le Deuxième Sexe (1949) — L'œuvre fondatrice du féminisme moderne. 1 000 pages d'analyse philosophique, historique, biologique, psychanalytique et sociologique de la condition féminine. Beauvoir y démontre que la « féminité » est un produit de l'éducation et de la culture, pas de la nature. Le Vatican met le livre à l'Index. Albert Camus se moque. François Mauriac écrit à Sartre : « À présent, je sais tout du vagin de votre compagne. » Mais le livre devient un best-seller mondial, traduit dans 40 langues, vendu à des millions d'exemplaires.
- Les Mandarins (1954) — Prix Goncourt. Roman à clefs sur l'intelligentsia parisienne de l'après-guerre, la guerre froide et les dilemmes de l'engagement politique. On y reconnaît Sartre, Camus et l'écrivain américain Nelson Algren, avec qui Beauvoir a vécu une passion intense.
- Mémoires d'une jeune fille rangée (1958) — Premier tome de ses mémoires en quatre volumes. Récit de sa jeunesse bourgeoise, de son émancipation intellectuelle et de sa rencontre avec Sartre. Devenu un classique de la littérature autobiographique et un texte fondamental pour des générations de jeunes femmes.
- La Force de l'âge (1960) et La Force des choses (1963) — Suite des mémoires, couvrant les années 1930-1960.
- Une mort très douce (1964) — Récit sobre et bouleversant de la mort de sa mère. L'un de ses textes les plus émouvants.
- La Vieillesse (1970) — Essai révolutionnaire de 600 pages sur le vieillissement, le tabou de la décrépitude et le traitement social des personnes âgées. Un livre qui brise un silence assourdissant.
- La Cérémonie des adieux (1981) — Récit des dernières années de Sartre, de sa maladie et de sa mort. Un texte d'une lucidité impitoyable sur l'amour et la fin.
L'engagement politique et féministe
Beauvoir ne se contente pas d'écrire : elle agit. En 1971, elle signe le Manifeste des 343, dans lequel 343 femmes (dont Catherine Deneuve, Marguerite Duras, Françoise Sagan) déclarent avoir avorté, s'exposant à des poursuites pénales. Ce manifeste contribuera directement à la légalisation de l'avortement par la loi Veil en 1975.
Elle préside la Ligue du droit des femmes à partir de 1974 et milite pour l'égalité salariale, le droit à la contraception et la reconnaissance des violences faites aux femmes. Elle soutient également les luttes anticoloniales, signant le Manifeste des 121 contre la guerre d'Algérie en 1960.
L'héritage féministe
Beauvoir est universellement considérée comme la mère du féminisme de la deuxième vague. Son influence est immense et directe :
- Betty Friedan (USA) — La Femme mystifiée (1963), texte fondateur du féminisme américain, est directement inspiré du Deuxième Sexe.
- Kate Millett (USA) — Sexual Politics (1970) prolonge l'analyse de Beauvoir.
- Le MLF — Le Mouvement de Libération des Femmes (1970) en France s'appuie explicitement sur sa pensée.
- Judith Butler — La théoricienne du genre reprend et radicalise la distinction beauvoirienne entre sexe biologique et genre social.
- Les féministes contemporaines — Virginie Despentes, Chimamanda Ngozi Adichie, Rebecca Solnit citent Beauvoir comme influence majeure et fondatrice.
Beauvoir aujourd'hui
En 2024, Le Deuxième Sexe se vend encore à plus de 30 000 exemplaires par an en France et reste l'un des essais les plus traduits au monde. L'œuvre de Beauvoir est étudiée dans les universités des cinq continents, de Paris à Tokyo, de New York à Dakar. Sa tombe au cimetière du Montparnasse, à côté de celle de Sartre, est l'une des plus visitées de Paris.
Les publications posthumes (lettres, journaux intimes, manuscrits inédits) continuent de renouveler la lecture de son œuvre et de révéler la complexité de cette femme qui a consacré sa vie à penser — et à vivre — la liberté.
« La liberté ne se donne pas, elle se prend. On n'est pas libre tant que l'on n'a pas tout risqué pour sa liberté. » — Simone de Beauvoir