L'homme qui a mis le néant sur scène
Samuel Beckett (1906-1989), Irlandais de naissance, Parisien de cœur, est l'un des plus grands écrivains du XXe siècle. Romancier, dramaturge et poète, Prix Nobel de littérature 1969, il a poussé la littérature et le théâtre vers leur point extrême : le silence, le vide, l'attente. Son œuvre, radicale et dérangeante, a transformé notre compréhension de ce que peut être un texte littéraire ou une pièce de théâtre.
Beckett occupe une place singulière dans l'histoire littéraire : il est à la fois irlandais et français, romancier et dramaturge, prix Nobel et ermite. Toute sa vie, il a cultivé les paradoxes : écrire pour dire qu'on ne peut rien dire, créer des personnages pour montrer l'impossibilité d'exister, remplir des pages pour célébrer le vide.
De Dublin à Paris (1906-1945)
Né le 13 avril 1906 à Foxrock, dans la banlieue bourgeoise de Dublin, Samuel Barclay Beckett grandit dans une famille protestante aisée. Son père, William Beckett, est arpenteur-géomètre ; sa mère, May Roe, est une femme pieuse et autoritaire dont la personnalité marquera profondément l'œuvre de son fils. Les figures maternelles de Beckett — souvent étouffantes, souvent cruelles — portent l'empreinte de cette relation difficile.
Brillant élève, Beckett étudie le français et l'italien au Trinity College de Dublin, où il découvre Dante, Descartes et la philosophie du doute. En 1928, il arrive à Paris comme lecteur d'anglais à l'École normale supérieure de la rue d'Ulm. C'est là qu'il rencontre James Joyce, dont il devient l'assistant et le confident. Cette rencontre sera déterminante : Joyce montre à Beckett que la littérature peut être un acte de création totale, un univers en soi.
Les années 1930 sont difficiles. Beckett publie quelques textes (le poème Whoroscope, l'essai sur Proust, le recueil de nouvelles More Pricks Than Kicks), mais il est inconnu et déprimé. Il voyage en Allemagne, en France, en Angleterre, incapable de se fixer. En 1937, il s'installe définitivement à Paris.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, Beckett s'engage dans la Résistance française au sein du réseau Gloria SMH. Dénoncé en 1942, il fuit Paris avec sa compagne Suzanne Deschevaux-Dumesnil et se cache à Roussillon, dans le Vaucluse, pendant deux ans. Il y travaille comme ouvrier agricole le jour et écrit la nuit. Cette expérience de la clandestinité, de l'attente et de la peur nourrira profondément son œuvre future. Pour son engagement, il recevra la Croix de guerre et la Médaille de la Résistance.
La révélation (1945-1953)
De retour à Paris après la Libération, Beckett entre dans la période la plus créative de sa vie. Entre 1946 et 1953, il écrit l'essentiel de son œuvre majeure — et il l'écrit en français. Cette période d'une fécondité extraordinaire produit la trilogie romanesque (Molloy, Malone meurt, L'Innommable), les nouvelles de Textes pour rien, et surtout En attendant Godot.
Beckett lui-même parlera d'une « frénésie d'écriture » qui l'a saisi dans ces années d'après-guerre. C'est comme si l'expérience de la guerre, de la fuite et de l'attente avait libéré quelque chose en lui — une voix qui ne s'arrêtera plus.
Les œuvres majeures
- En attendant Godot (1953) — La pièce qui a révolutionné le théâtre mondial. Deux vagabonds, Vladimir et Estragon, attendent un certain Godot qui ne viendra jamais. Rien ne se passe, et pourtant tout est dit sur la condition humaine. Créée au Théâtre de Babylone à Paris le 5 janvier 1953, la pièce provoque un scandale : certains spectateurs partent furieux, d'autres pleurent. Roger Blin, le metteur en scène, a dû emprunter de l'argent pour monter le spectacle. Aujourd'hui, Godot est la pièce de théâtre la plus jouée et la plus étudiée au monde après Shakespeare.
- Fin de partie (1957) — Hamm, aveugle et paralysé, et Clov, son serviteur qui ne peut s'asseoir, dans un monde post-apocalyptique. Ses parents vivent dans des poubelles. Une métaphore glaçante de la condition humaine réduite à ses fonctions les plus élémentaires.
- Molloy, Malone meurt, L'Innommable (1951-1953) — La trilogie romanesque, écrite en français. Le langage se décompose page après page, les personnages perdent progressivement leur identité, leur corps, leur voix. Avec L'Innommable, Beckett atteint un point limite de la littérature : un monologue sans début ni fin, sans personnage identifiable, un flux de parole pure.
- Oh les beaux jours (1963) — Winnie, enterrée jusqu'à la taille (puis jusqu'au cou au deuxième acte) dans un monticule de terre, parle sans cesse à son mari Willie qui ne répond presque jamais. Un chef-d'œuvre sur la persévérance absurde de l'être humain face au néant.
- Krapp's Last Tape (1958) — Un vieil homme écoute les enregistrements qu'il a faits de sa propre voix au fil des années. Le dialogue entre le soi présent et le soi passé, poignant et drôle.
Le choix du français
Fait extraordinaire dans l'histoire littéraire : Beckett, Irlandais anglophone, choisit d'écrire en français à partir de 1945. Pourquoi ? « Pour m'appauvrir davantage », dit-il. Le français, langue étrangère, l'oblige à une écriture plus dépouillée, plus essentielle, débarrassée des automatismes et des facilités de la langue maternelle.
Ce choix est aussi un choix esthétique : le français permet à Beckett d'atteindre cette nudité du style qui est sa signature. Là où l'anglais lui offre une richesse lexicale tentante, le français l'oblige à la simplicité. Par la suite, Beckett traduira lui-même ses textes du français vers l'anglais (et inversement), créant ainsi des œuvres qui existent en deux versions, chacune légèrement différente — un cas unique dans la littérature mondiale.
Le Nobel (1969)
Le 23 octobre 1969, Beckett reçoit le Prix Nobel de littérature « pour son œuvre qui, à travers un renouvellement des formes du roman et du théâtre, a acquis une élévation qui fait de la misère de l'homme moderne sa grandeur ». Fidèle à lui-même, il ne se rend pas à la cérémonie de Stockholm. C'est son éditeur, Jérôme Lindon (fondateur des Éditions de Minuit), qui reçoit le prix en son nom.
Beckett qualifiera le Nobel de « catastrophe » — non par fausse modestie, mais parce que le prix détruit la solitude et l'anonymat dont il avait besoin pour travailler. Il reversera une grande partie de l'argent à des artistes dans le besoin.
Les dernières années et l'héritage
Jusqu'à sa mort le 22 décembre 1989, Beckett continue d'écrire des textes de plus en plus courts, de plus en plus dépouillés : Compagnie, Mal vu mal dit, Cap au pire. Ces derniers textes, d'une beauté minérale, ressemblent davantage à de la poésie qu'à de la prose. Beckett est enterré au cimetière du Montparnasse, à Paris, aux côtés de Suzanne. Sa tombe, d'une simplicité absolue, est à son image : un bloc de granit gris sans ornement.
L'influence de Beckett sur la littérature et le théâtre contemporains est immense. Sans lui, pas de Harold Pinter, pas de Thomas Bernhard, pas de Sarah Kane. Son théâtre a ouvert la voie à toutes les formes de théâtre contemporain qui osent le silence, la lenteur et le vide.
« Essayer. Rater. Essayer encore. Rater encore. Rater mieux. » — Samuel Beckett, Cap au pire