Le roi du roman d'aventures
Alexandre Dumas (1802-1870) est l'auteur français le plus lu et le plus adapté au monde après Jules Verne. Avec Les Trois Mousquetaires et Le Comte de Monte-Cristo, il a inventé le roman d'aventures moderne et créé des personnages devenus universels. Plus de 150 ans après sa mort, ses livres continuent de se vendre par millions dans toutes les langues, et ses histoires sont connues de gens qui n'ont jamais ouvert un de ses romans.
Dumas est un paradoxe vivant : populaire mais méprisé par les élites littéraires de son temps, métis dans une société raciste, prodigue alors qu'il gagnait des fortunes, généreux jusqu'à la ruine. Sa vie est un roman à elle seule — et quel roman.
Une origine extraordinaire
Alexandre Dumas naît le 24 juillet 1802 à Villers-Cotterêts, dans l'Aisne. Son histoire familiale est aussi romanesque que ses livres. Son grand-père paternel, le marquis Alexandre-Antoine Davy de la Pailleterie, est un aristocrate normand qui s'installe à Saint-Domingue (aujourd'hui Haïti) et a un fils avec Marie-Cessette Dumas, une esclave noire. Ce fils, Thomas-Alexandre Dumas, deviendra le premier général d'origine afro-caribéenne de l'armée française — un exploit inimaginable à l'époque.
Le général Dumas est un héros des guerres révolutionnaires : il se bat en Vendée, en Italie, en Égypte. Mais il tombe en disgrâce sous Napoléon, qui n'apprécie guère ce géant métis trop populaire. Emprisonné en Italie pendant deux ans, il revient brisé et meurt en 1806, laissant son fils Alexandre âgé de quatre ans. Cette figure paternelle héroïque et absente nourrira toute l'œuvre de Dumas : ses héros sont des hommes courageux, loyaux, qui se battent contre l'injustice.
La conquête de Paris
Le jeune Dumas grandit dans la pauvreté à Villers-Cotterêts. Sa mère, sans ressources, ne peut lui offrir qu'une éducation sommaire. Mais Alexandre possède deux atouts : une énergie physique hors du commun et une écriture magnifique (sa calligraphie lui ouvrira littéralement les portes de Paris). En 1822, à vingt ans, il monte à Paris avec pour tout bagage quelques lettres de recommandation et une ambition dévorante.
Il entre comme clerc chez le duc d'Orléans (futur roi Louis-Philippe) et découvre le théâtre. Sa première pièce, Henri III et sa cour (1829), triomphe à la Comédie-Française. Dumas devient, à 27 ans, la star du drame romantique, aux côtés de Victor Hugo. La révolution de 1830 le trouve sur les barricades, pistolet à la main — un épisode qui ne détonnerait pas dans un de ses romans.
Le roman-feuilleton : une révolution
Dans les années 1840, Dumas invente (avec Eugène Sue et quelques autres) un nouveau mode de publication qui va transformer la littérature : le roman-feuilleton. Les romans sont publiés chapitre par chapitre dans les grands quotidiens (Le Siècle, Le Journal des Débats, Le Constitutionnel). Chaque épisode se termine par un suspense — le fameux cliffhanger — qui pousse le lecteur à acheter le journal le lendemain.
Ce format a des conséquences majeures. Il démocratise la lecture : des millions de Français qui n'auraient jamais acheté un livre lisent Dumas dans le journal. Il transforme l'économie du livre : les journaux paient les auteurs à la ligne, ce qui encourage les récits longs et les rebondissements. Et il crée une forme narrative — le récit feuilletonesque, avec ses personnages récurrents, ses arcs narratifs et ses cliffhangers — qui est l'ancêtre direct des séries télévisées modernes.
Les chefs-d'œuvre
- Les Trois Mousquetaires (1844) — D'Artagnan, jeune Gascon ambitieux, rejoint les mousquetaires du roi Athos, Porthos et Aramis. Ensemble, ils affrontent le cardinal de Richelieu et la diabolique Milady de Winter. Le roman d'aventures par excellence, un modèle de rythme narratif et de dialogues étincelants. La devise « Un pour tous, tous pour un » est devenue un symbole universel de l'amitié et de la loyauté.
- Le Comte de Monte-Cristo (1844-1846) — Edmond Dantès, jeune marin innocent, est trahi par trois hommes jaloux et emprisonné au château d'If pendant 14 ans. Il s'évade, découvre un trésor fabuleux et revient se venger sous l'identité du comte de Monte-Cristo. Sur 1 200 pages, Dumas tisse une intrigue d'une complexité stupéfiante où chaque fil narratif finit par se rejoindre. Considéré par beaucoup de critiques et de lecteurs comme le meilleur roman d'aventures jamais écrit.
- Vingt ans après (1845) et Le Vicomte de Bragelonne (1847-1850) — Les suites des Mousquetaires. Le Vicomte de Bragelonne contient le célèbre épisode de l'Homme au masque de fer, l'un des plus grands mystères de l'histoire de France.
- La Reine Margot (1845) — Roman historique sur le massacre de la Saint-Barthélemy (1572), un des épisodes les plus sanglants de l'histoire de France. Adapté au cinéma par Patrice Chéreau en 1994 avec Isabelle Adjani.
- Le Collier de la reine, Joseph Balsamo, Ange Pitou — Le cycle des « Mémoires d'un médecin », grande fresque sur la fin de l'Ancien Régime et la Révolution française.
La question des « collaborateurs »
Dumas a écrit plus de 300 ouvrages — romans, pièces de théâtre, récits de voyage, mémoires, articles de presse. Une production si phénoménale qu'elle a alimenté une polémique qui dure encore : Dumas écrivait-il vraiment seul ? La réponse est non. Il employait des collaborateurs, dont le plus célèbre est Auguste Maquet, qui effectuaient les recherches historiques, rédigeaient des ébauches de chapitres et proposaient des trames narratives.
Mais les spécialistes sont formels : le style, le rythme, les dialogues et l'énergie narrative sont bien de Dumas. Maquet fournissait la matière première ; Dumas la transformait en or. Comme l'a résumé un critique : « Maquet faisait le plan de la maison ; Dumas y mettait le feu. » Le procès que Maquet intenta à Dumas après leur rupture se solda par un compromis, mais l'histoire littéraire a tranché : c'est bien Dumas l'auteur.
Une vie flamboyante et ruineuse
Dumas a gagné des fortunes — on estime ses revenus cumulés à l'équivalent de plusieurs dizaines de millions d'euros actuels. Mais il a tout dépensé : en femmes (il a eu des dizaines de maîtresses et plusieurs enfants, dont Alexandre Dumas fils, futur auteur de La Dame aux camélias), en réceptions fastueuses, en voyages et surtout dans la construction du château de Monte-Cristo, un manoir extravagant à Port-Marly, qui l'a ruiné.
Il meurt le 5 décembre 1870 à Puys, près de Dieppe, pratiquement sans le sou, chez son fils. Ses derniers mots, selon la légende, auraient été : « Je ne saurai jamais la fin de l'histoire. »
L'héritage
Dumas est au Panthéon depuis 2002, où ses cendres ont été transférées par décision de Jacques Chirac. Ses romans ont été adaptés plus de 200 fois au cinéma et à la télévision, dans toutes les langues. Le Comte de Monte-Cristo est le roman français le plus adapté au monde, devant Les Misérables de Hugo. En 2024, une nouvelle adaptation cinématographique avec Pierre Niney a confirmé l'éternelle popularité de cette histoire.
Plus important encore, Dumas a inventé un modèle narratif — le roman d'aventures feuilletonesque — qui structure encore aujourd'hui nos séries, nos films et nos jeux vidéo. Chaque scénariste de Hollywood lui doit quelque chose.
« Tous pour un, un pour tous. » — Alexandre Dumas, Les Trois Mousquetaires