« Nous vous demandons de surseoir à l'envoi des manuscrits »
Début avril 2021, un message inhabituel apparaît sur le site des Éditions Gallimard : « Compte tenu des circonstances exceptionnelles, nous vous demandons de surseoir à l'envoi des manuscrits. Prenez soin de vous toujours et bonnes lectures. » Le communiqué est relayé sur le compte Twitter officiel de la maison le 2 avril 2021, un vendredi en fin d'après-midi — presque discrètement. Mais dans le monde des auteurs et des aspirants écrivains, l'information fait l'effet d'une bombe.
Gallimard, la plus prestigieuse maison d'édition française — celle de Proust, de Camus, de Saint-Exupéry —, demande officiellement aux auteurs de ne plus envoyer de manuscrits. Un événement sans précédent qui révèle une réalité méconnue : le volume astronomique de textes que reçoivent les grands éditeurs français, amplifié par la pandémie de Covid-19.
De 30 à 50 manuscrits par jour : l'effet confinement
Comme l'a révélé l'AFP, relayée par Konbini, les quelque trente manuscrits par jour ouvré habituellement reçus rue Gaston-Gallimard sont passés à cinquante depuis un an — soit plus de 10 000 manuscrits par an. Le confinement a poussé des millions de Français à écrire, et la levée des restrictions n'a pas inversé la tendance. Comme le résume l'éditrice Gabrielle Lécrivain : « Nous tenons à accorder la même attention à tous les manuscrits que nous recevons et nous répondons à tous les envois. C'est un travail considérable qui demande de la minutie et de la disponibilité d'esprit. »
Le paradoxe est frappant : de moins en moins de Français lisent, mais de plus en plus veulent être publiés. La démocratisation de l'écriture par ordinateur y est pour beaucoup. Comme le note Laure Belloeuvre, du service des manuscrits du Seuil : « Maintenant que tout le monde sait se servir d'un ordinateur pour écrire, nous voyons des gens qui écrivent et dont nous sentons qu'ils ne lisent pas. Ce n'est plus comme au temps où il fallait prendre sa Remington pour taper son manuscrit, ce que faisaient des passionnés de littérature. »
Les autres éditeurs confirment : un problème généralisé
Gallimard n'est pas un cas isolé. La plupart des grands éditeurs français font face à la même déferlante :
- Le Seuil reçoit environ 3 500 manuscrits par an. Sur les trois premiers mois de 2021, 1 200 sont déjà parvenus — un rythme qui dépasse largement la moyenne. Le Seuil avait lui aussi publié un message de pause pendant le premier confinement de 2020 et s'attendait à un « tsunami » à la réouverture.
- Grasset avait approché un record de 5 000 manuscrits en 2018 et en a déjà reçu plus de 1 000 à la mi-mars 2021. Juliette Joste, éditrice chez Grasset, confie cependant ne pas vouloir « couper le robinet », même si les programmes sont « ultra chargés » et qu'un ou deux titres seulement par an sont retenus parmi les envois spontanés.
- Les Éditions de L'Olivier ont reçu plus de 700 manuscrits sur les trois premiers mois de 2021, contre 1 500-1 600 par an avant le prix Goncourt de Jean-Paul Dubois en 2019. Jeanne Grange, du service des manuscrits, refuse de décourager les envois : « La vitalité d'un éditeur se voit au renouvellement de son catalogue. »
Les causes profondes de cette inflation
Plusieurs facteurs structurels expliquent cette explosion des envois :
- Le confinement comme déclencheur : Les deux confinements de 2020 (mars-mai et novembre-décembre) ont donné à des millions de Français le temps — et l'envie — d'écrire. Les ventes de carnets, de guides d'écriture et les inscriptions aux ateliers d'écriture en ligne ont explosé pendant cette période.
- La facilité de l'envoi numérique : Envoyer un manuscrit par email ne coûte rien. La barrière du coût postal (impression, reliure, envoi recommandé à 8-15 €) freinait autrefois les envois impulsifs. Cette friction a disparu.
- L'embouteillage éditorial : La fermeture des librairies à deux reprises en 2020 a entraîné des reports de parution massifs, provoquant un embouteillage en 2021. Les éditeurs publient déjà plus de titres que prévu et n'ont tout simplement pas de créneaux pour intégrer de nouveaux auteurs.
- Le rêve d'être publié : La littérature française conserve un prestige culturel considérable, et être publié chez Gallimard reste un rêve pour des milliers d'auteurs. Ce prestige attire des envois de toute la francophonie — France, Belgique, Suisse, Québec, Afrique francophone.
Comment fonctionne le comité de lecture de Gallimard
Le comité de lecture des Éditions Gallimard est l'un des plus anciens et des plus prestigieux du monde de l'édition. Fondé par Gaston Gallimard dans les années 1920, il a vu passer les manuscrits de Proust, Camus, Sartre, Saint-Exupéry et des centaines d'autres. Gallimard n'est d'ailleurs pas avare en premiers romans dans sa célèbre Collection blanche : cinq à la rentrée de janvier 2021, deux en mars, deux en avril.
Le processus de sélection est rigoureux :
- Réception et enregistrement : Chaque manuscrit reçu — par courrier ou par email — est enregistré et reçoit un accusé de réception.
- Premier tri : Un lecteur évalue le texte. Les manuscrits manifestement hors sujet ou inaboutis sont écartés avec une réponse type.
- Lecture approfondie : Les textes prometteurs sont lus intégralement par au moins deux lecteurs, qui rédigent une fiche de lecture détaillée.
- Comité éditorial : Les manuscrits recommandés sont discutés en comité. C'est là que se prend la décision finale.
- Réponse : Le délai moyen est de 3 à 6 mois. Gallimard insiste sur le fait qu'il répond à tous les envois — ce qui explique l'engorgement quand le volume double.
Que faire si vous voulez publier chez Gallimard ?
La pause demandée par Gallimard est temporaire. En attendant la réouverture des soumissions, voici les conseils à suivre :
- Peaufinez votre manuscrit : Profitez de cette pause pour retravailler votre texte. Faites-le relire par des bêta-lecteurs exigeants, voire un correcteur professionnel. La première page doit accrocher immédiatement.
- Respectez la ligne éditoriale : Gallimard publie principalement de la littérature française et étrangère exigeante. Si vous écrivez de la romance ou du développement personnel, d'autres maisons seront plus adaptées.
- Soignez votre lettre d'accompagnement : En une page maximum, présentez-vous, résumez votre texte et expliquez pourquoi il a sa place chez Gallimard. Soyez concis, professionnel et sincère.
- N'envoyez pas qu'à Gallimard : Les envois multiples simultanés sont parfaitement légitimes et recommandés. Ciblez 10 à 15 maisons correspondant à votre genre littéraire. La France compte plus de 10 000 maisons d'édition, dont plusieurs centaines publient de la littérature de qualité.
- Explorez les éditeurs indépendants : Actes Sud, L'Iconoclaste, Zulma, Verdier, Sabine Wespieser — souvent plus réactifs et plus attentifs aux nouvelles voix que les grands groupes.
Un signal d'alarme pour tout le secteur
Au-delà de l'anecdote, le message de Gallimard pose une question de fond : le système de soumission spontanée est-il encore tenable ? Quand un éditeur reçoit 50 manuscrits par jour et n'en publie que 15 à 20 par an, le taux d'acceptation tombe à 0,1 %. La quasi-totalité des textes envoyés ne seront jamais lus dans leur intégralité. C'est frustrant pour les auteurs, épuisant pour les lecteurs, et coûteux pour les maisons d'édition.
Certains pays anglo-saxons ont adopté un modèle différent, où la plupart des éditeurs n'acceptent les manuscrits que par l'intermédiaire d'un agent littéraire. En France, le système d'envoi direct reste la norme, et des success stories continuent d'en émerger — mais pour combien de temps encore ? Le communiqué de Gallimard est peut-être le signe qu'une évolution du système se prépare.
« Nous tenons à accorder la même attention à tous les manuscrits que nous recevons et nous répondons à tous les envois. C'est un travail considérable qui demande de la minutie et de la disponibilité d'esprit. » — Gabrielle Lécrivain, éditrice chez Gallimard