Un aristocrate lyonnais bercé par l'aviation naissante
Antoine Marie Jean-Baptiste Roger, comte de Saint-Exupéry, naît le 29 juin 1900 à Lyon, au 8 rue du Peyrat (aujourd'hui rue Alphonse-Fochier), dans une famille de la noblesse française. Il est le troisième de cinq enfants. Son père, Jean de Saint-Exupéry, inspecteur d'assurances, meurt en 1904 d'un accident vasculaire cérébral en gare de la Foux. Antoine n'a que quatre ans.
Sa mère, Marie de Fonscolombe, femme cultivée et artiste, élève seule ses enfants. C'est elle qui transmet à Antoine le goût de la lecture, du dessin et de l'imagination. Les étés se passent au château de Saint-Maurice-de-Rémens, dans l'Ain — un paradis d'enfance que Saint-Exupéry évoquera toute sa vie et qui inspirera la planète du Petit Prince.
En 1912, à l'âge de douze ans, Antoine effectue son premier vol en avion à l'aérodrome d'Ambérieu-en-Bugey, à bord d'un Berthaud-Wroblewski piloté par Gabriel Wroblewski. Ce baptême de l'air est une révélation. Le ciel ne le quittera plus.
De l'élève médiocre au pilote passionné
Élève rêveur et indiscipliné, Saint-Exupéry étudie chez les Jésuites au Mans, puis à Fribourg en Suisse. En 1917, son frère François meurt de rhumatisme articulaire à l'âge de quinze ans — un deuil qui marquera profondément l'écrivain. En 1919, il échoue au concours d'entrée à l'École navale. Il s'inscrit aux Beaux-Arts en architecture, sans conviction.
C'est le service militaire, en 1921, qui change tout. Affecté au 2e régiment d'aviation à Strasbourg, il obtient son brevet de pilote militaire. L'armée lui refuse cependant une carrière d'officier aviateur après un accident. Saint-Exupéry quitte l'armée en 1923, occupe des emplois alimentaires — contrôleur dans une tuilerie, représentant commercial pour un constructeur automobile — et souffre de ne pas voler.
L'Aéropostale : l'aventure fondatrice
En 1926, tout bascule. Saint-Exupéry est embauché par la compagnie Latécoère (future Aéropostale) grâce à l'entremise de l'abbé Sudour. Il est affecté à la ligne Toulouse–Casablanca–Dakar, sous la direction de Didier Daurat, le légendaire chef d'exploitation.
En 1927, il est nommé chef d'escale à Cap Juby, en plein Sahara espagnol (aujourd'hui Tarfaya, au Maroc). Seul dans le désert, il négocie avec les tribus dissidentes pour récupérer les pilotes tombés en panne, maintient la liaison postale coûte que coûte et — surtout — il écrit. Son premier roman, Courrier sud, paraît chez Gallimard en 1929. Le livre est imprégné de sable, de solitude et de ciel.
En 1929, il est muté en Argentine pour diriger l'Aeroposta Argentina et développer les lignes aéropostales en Amérique du Sud. C'est là qu'il écrit Vol de nuit (1931), préfacé par André Gide. Le roman obtient le prix Femina et fait de Saint-Exupéry un auteur reconnu. L'histoire de Fabien, pilote perdu dans la tempête au-dessus de la Patagonie, est un hymne au devoir et au sacrifice — et un chef-d'œuvre de concision littéraire.
L'écrivain-aviateur : une œuvre entre ciel et terre
Après la faillite de l'Aéropostale en 1932, Saint-Exupéry vit de sa plume et de missions aériennes. Il tente des raids : Paris-Saïgon en 1935 (crash dans le désert de Libye, sauvé in extremis par des Bédouins après quatre jours de marche), puis New York-Terre de Feu en 1938 (crash au Guatemala, blessures graves).
Ces expériences nourrissent Terre des hommes (1939), son œuvre la plus personnelle. Le livre reçoit le Grand prix du roman de l'Académie française. Sa version anglaise, Wind, Sand and Stars, obtient le National Book Award aux États-Unis. Saint-Exupéry y déploie sa philosophie : la grandeur de l'homme se mesure à ses liens — avec les autres, avec la terre, avec le ciel. « On ne voit bien qu'avec le cœur » n'est pas encore écrit, mais l'idée est déjà là.
La guerre et l'exil américain
En septembre 1939, la guerre éclate. Saint-Exupéry, malgré ses 39 ans et ses blessures, insiste pour voler. Il est affecté au groupe de reconnaissance 2/33 et effectue des missions de reconnaissance photographique à haute altitude au-dessus de l'Allemagne, sur des avions lents et désarmés. Son récit de ces missions deviendra Pilote de guerre (1942).
Après l'armistice de juin 1940, Saint-Exupéry s'exile aux États-Unis fin 1940. Il vit à New York, dans un appartement de Central Park South. C'est une période de tourment : il refuse de rallier de Gaulle (qu'il juge autoritaire) comme Pétain (qu'il méprise). Il est attaqué par les deux camps. Isolé, déprimé, en mauvaise santé, il écrit.
Le Petit Prince : un conte universel né dans la douleur
C'est dans cet exil new-yorkais que naît Le Petit Prince, publié en avril 1943 aux éditions Reynal & Hitchcock à New York — d'abord en anglais et en français simultanément. Le livre ne paraîtra en France qu'en 1946, après la mort de son auteur.
Le conte est illustré par Saint-Exupéry lui-même, avec les aquarelles devenues iconiques : le mouton dans la caisse, le baobab, la rose, le renard. Derrière l'apparente simplicité du récit — un petit prince qui quitte sa planète et rencontre des personnages absurdes — se cache une méditation profonde sur l'amour, l'amitié, la responsabilité et la perte de l'innocence.
« Tu deviens responsable pour toujours de ce que tu as apprivoisé. » Cette phrase, prononcée par le renard, est devenue l'une des citations les plus connues de la littérature mondiale. Le Petit Prince est aujourd'hui le livre le plus traduit au monde après la Bible — plus de 500 traductions et dialectes — et s'est vendu à plus de 200 millions d'exemplaires.
La disparition : un mystère de 60 ans
En 1943, Saint-Exupéry quitte les États-Unis pour rejoindre les forces françaises en Afrique du Nord. Malgré son âge (43 ans), ses multiples fractures mal consolidées et l'interdiction de voler, il obtient de piloter un Lockheed P-38 Lightning de reconnaissance photographique.
Le 31 juillet 1944, il décolle de l'aérodrome de Borgo, en Corse, pour une mission de reconnaissance au-dessus de la vallée du Rhône, en préparation du débarquement de Provence. Il ne revient pas.
Pendant soixante ans, sa disparition reste un mystère. En 1998, un pêcheur marseillais, Jean-Claude Bianco, remonte dans ses filets une gourmette en argent gravée au nom de Saint-Exupéry, au large de Marseille. En 2003, les restes de son avion — un P-38 Lightning — sont formellement identifiés par les plongeurs de l'équipe de Luc Vanrell, par 70 mètres de fond, au large de l'île de Riou.
En 2008, un ancien pilote de la Luftwaffe, Horst Rippert, affirme être celui qui a abattu l'avion de Saint-Exupéry ce jour-là, sans savoir qui était à bord. Cette version, bien que contestée, est aujourd'hui la plus retenue par les historiens.
L'héritage littéraire et philosophique
L'œuvre de Saint-Exupéry est relativement courte — une poignée de romans, un conte, des textes posthumes (Citadelle, Lettres à sa mère, Carnets) — mais son influence est immense. Il a inventé un genre à lui seul : le récit d'aviation qui transcende l'anecdote pour atteindre la philosophie.
Ses thèmes résonnent aujourd'hui plus que jamais : le sens du devoir dans un monde individualiste, la beauté des liens humains dans une société atomisée, la nécessité de regarder avec le cœur dans un monde obsédé par l'apparence. Son visage orne le billet de 50 francs de 1993 à 2002. L'aéroport de Lyon porte son nom depuis 2000. Et chaque année, des millions de lecteurs — enfants et adultes — ouvrent Le Petit Prince pour la première fois, et découvrent qu'un aviateur disparu au-dessus de la Méditerranée en 1944 avait compris, mieux que personne, ce qui rend la vie digne d'être vécue.