L'écriture d'un livre

Améliorer son style d'écriture : vers la maîtrise (partie 3/3)

Améliorer son style d'écriture vers la maîtrise

Le vrai travail commence à la réécriture

Dans les deux parties précédentes, nous avons couvert les fondamentaux (clarté, vocabulaire, rythme, coupes) et les techniques avancées (voix, dialogues, show don't tell, figures de style). Cette troisième partie aborde le sujet que beaucoup d'auteurs négligent : la réécriture, la lecture comme outil de progression, et les habitudes quotidiennes qui transforment un écrivain amateur en styliste accompli.

La réécriture : l'art invisible

Hemingway disait : « Le premier jet de n'importe quoi est de la merde. » Raymond Carver réécrivait ses nouvelles vingt à trente fois. Flaubert passait une semaine sur une seule page. La vérité que tout écrivain doit accepter est que l'écriture n'est pas le premier jet — l'écriture est la réécriture.

Les passes successives

La réécriture n'est pas un acte unique mais un processus en plusieurs passes, chacune ciblant un aspect différent :

  1. Première passe : la structure — Le récit tient-il debout ? Les scènes sont-elles dans le bon ordre ? Y a-t-il des trous dans l'intrigue ? Des longueurs ? Des personnages inutiles ? Cette passe est chirurgicale : on coupe, on déplace, on réorganise. On ne touche pas encore au style.
  2. Deuxième passe : les scènes — Chaque scène a-t-elle un début, un conflit et une fin ? Chaque scène fait-elle avancer l'intrigue ou approfondir un personnage ? Si une scène ne remplit ni l'une ni l'autre de ces fonctions, elle doit être supprimée — aussi belle soit-elle.
  3. Troisième passe : le style — C'est maintenant qu'on travaille phrase par phrase. On traque les adverbes, les mots faibles, les doublons, les clichés. On ajuste le rythme. On vérifie que chaque dialogue sonne juste. On resserre.
  4. Quatrième passe : la relecture à voix haute — On lit le texte intégralement à haute voix. Chaque accroc, chaque phrase qui ne coule pas, chaque mot qui sonne faux est corrigé. C'est la passe la plus longue et la plus efficace.

Le temps de décantation

Entre le premier jet et la première réécriture, laissez passer du temps. Stephen King recommande six semaines. D'autres auteurs préconisent au minimum deux semaines. Ce temps de décantation est essentiel : il vous permet de relire votre texte avec un œil neuf, comme si vous lisiez le travail de quelqu'un d'autre. Les défauts que vous ne voyiez plus sautent aux yeux. Les passages dont vous étiez fier révèlent leurs faiblesses.

Lire en écrivain : la lecture active

Tous les grands écrivains sont d'abord de grands lecteurs. Mais il existe une différence fondamentale entre lire pour le plaisir et lire en écrivain. Le lecteur ordinaire se laisse porter par l'histoire. L'écrivain-lecteur démonte la mécanique pour comprendre comment l'effet est produit.

Ce qu'il faut observer

  • Les ouvertures — Comment l'auteur vous happe-t-il dès la première phrase ? Quelle information donne-t-il ? Que cache-t-il ?
  • Les transitions — Comment passe-t-on d'une scène à l'autre, d'un chapitre à l'autre ? Les transitions sont souvent les passages les plus révélateurs du savoir-faire d'un auteur.
  • La gestion de l'information — Quand l'auteur révèle-t-il les informations cruciales ? Que retient-il ? Comment dose-t-il le suspense et l'explication ?
  • Le rythme — Observez la longueur des phrases, des paragraphes, des chapitres. Notez les moments d'accélération et de ralentissement. Analysez comment le rythme sert l'émotion.
  • Les dialogues — Comment chaque personnage parle-t-il ? Qu'est-ce qui différencie sa voix de celle des autres ? Que dit le sous-texte ?

L'exercice de copie

Une technique ancestrale pour intégrer un style : recopiez à la main un passage que vous admirez. Pas sur ordinateur — à la main. Le geste physique de tracer chaque mot vous oblige à ralentir et à sentir le rythme, les choix lexicaux, la construction des phrases. Les peintres de la Renaissance apprenaient en copiant les maîtres. Les écrivains peuvent faire de même.

Développer un style personnel

Un style personnel ne se décrète pas — il émerge. Il émerge de vos lectures (les auteurs qui vous marquent influencent votre écriture, consciemment ou non), de votre expérience (ce que vous avez vécu colore votre regard), et surtout de la pratique (plus vous écrivez, plus votre voix se précise).

Le piège le plus courant est l'imitation consciente. Écrire « à la manière de » Proust ou Céline produit du pastiche, pas de la littérature. Votre style doit naître de la convergence entre vos influences multiples et votre personnalité unique. Si vous avez lu Hemingway, Duras, Borges et Colette, votre style sera un mélange alchimique qui ne ressemble à aucun d'eux — et c'est exactement ce qu'il faut viser.

Quelques signes que votre style se précise :

  • Vous reconnaissez vos phrases sans lire votre nom.
  • Vos bêta-lecteurs décrivent votre écriture avec des adjectifs cohérents (« sèche », « musicale », « ironique »).
  • Vous êtes capable de dire pourquoi vous préférez telle formulation à telle autre — non pas par règle, mais par instinct.

7 exercices quotidiens pour progresser

Le style se travaille chaque jour, comme un musicien fait ses gammes. Voici sept exercices à pratiquer régulièrement :

  1. Les trois pages matinales — Chaque matin, avant toute activité, écrivez trois pages à la main sans réfléchir, sans corriger, sans relire. L'objectif n'est pas de produire un bon texte mais de libérer l'écriture du filtre de l'autocensure. Méthode popularisée par Julia Cameron.
  2. La réécriture d'un paragraphe — Prenez un paragraphe de votre texte en cours et réécrivez-le cinq fois différemment. Changez la longueur des phrases, le point de vue, le registre. Comparez. Gardez le meilleur.
  3. La contrainte formelle — Écrivez un texte de 200 mots sans utiliser le verbe « être ». Ou sans adjectifs. Ou uniquement en phrases de moins de dix mots. Les contraintes forcent l'invention et révèlent des possibilités que la liberté totale ne permet pas de découvrir.
  4. Le portrait en 100 mots — Décrivez une personne réelle (dans un café, dans le métro) en exactement 100 mots. Pas 99, pas 101. Cette contrainte de longueur vous oblige à choisir les détails les plus révélateurs et à éliminer tout le superflu.
  5. La traduction stylistique — Prenez un article de journal et réécrivez-le dans le style d'un auteur que vous admirez. Cet exercice vous oblige à analyser et reproduire les mécanismes d'un style, ce qui approfondit votre compréhension de la prose.
  6. Le dialogue pur — Écrivez une scène entière en dialogue uniquement — pas de narration, pas de didascalies, pas de « dit-il ». Deux voix, reconnaissables sans indication. Si le lecteur ne sait pas qui parle, c'est que les voix ne sont pas assez distinctes.
  7. La lecture critique — Lisez une page d'un auteur que vous admirez et annotez-la : repérez les choix stylistiques, les effets de rythme, les mots clés. Une page par jour suffit. En un an, vous aurez analysé 365 pages de grande littérature — et votre regard sur l'écriture aura radicalement changé.

La patience : le dernier secret

Améliorer son style prend des années, pas des semaines. Les auteurs que vous admirez ont écrit des millions de mots avant de trouver leur voix. Hemingway a travaillé comme journaliste pendant dix ans avant de publier son premier roman. Flaubert a passé cinq ans sur Madame Bovary. Proust a écrit des pastiches pendant vingt ans avant de commencer La Recherche.

Il n'y a pas de raccourci. Il y a la lecture, l'écriture, la réécriture, et le temps. Mais chaque jour passé à travailler votre style est un jour qui vous rapproche de la voix qui est uniquement la vôtre. Et cette voix — quand elle arrive enfin, quand vous la reconnaissez sur la page — est la plus grande récompense qu'un écrivain puisse connaître.