Le 6 novembre 2020, le jury du prix Médicis, présidé par Marie Darrieussecq, a décerné son prix du roman français à Chloé Delaume pour Le Cœur synthétique, publié aux éditions du Seuil. Un choix à contre-courant de la rentrée littéraire 2020 — dominée par les récits autobiographiques et les romans-sommes — pour un livre vif, acide, drôle et profondément féministe de 200 pages. Retour sur le roman, son auteure et ce que ce prix dit de la littérature française contemporaine.
Le prix Médicis : un jury d'écrivains
Fondé en 1958 par Gala Barbisan et Jean-Pierre Giraudoux, le prix Médicis se distingue des autres grands prix littéraires français (Goncourt, Renaudot, Femina) par sa vocation à couronner un auteur dont « la renommée ne correspond pas encore à son talent ». Le jury est composé exclusivement d'écrivains — contrairement au Goncourt (écrivains consacrés, souvent des anciennes gloires) ou au Femina (jury entièrement féminin).
Le Médicis existe en trois catégories : roman français, roman étranger et essai. En 2020, le palmarès complet était :
- Roman français : Le Cœur synthétique de Chloé Delaume (Seuil)
- Roman étranger : Ici n'est plus ici de Tommy Orange (Albin Michel), traduit de l'anglais (États-Unis)
- Essai : Le Lambeau de Philippe Lançon (Gallimard) — à noter que Le Lambeau avait déjà reçu le Femina 2018, fait exceptionnel dans l'histoire des prix littéraires
Chloé Delaume : portrait d'une écrivaine radicale
Chloé Delaume, née Nathalie Dalain en 1973 à Boulogne-Billancourt, est l'une des figures les plus singulières de la littérature française contemporaine. Son parcours est marqué par un traumatisme fondateur : en 1983, à dix ans, elle assiste à l'assassinat de sa mère par son père, qui se suicide ensuite sous ses yeux. Ce drame nourrit toute son œuvre, à commencer par Le Cri du sablier (2001, prix Décembre), récit autobiographique d'une violence littéraire stupéfiante.
Son pseudonyme est une création programmatique : Chloé vient de L'Écume des jours de Boris Vian (le personnage dont le nénuphar pousse dans les poumons), Delaume de Les Chants de Maldoror de Lautréamont (le comte de Lautréamont, né Isidore Ducasse). Un nom de fiction pour une femme qui a décidé de se réinventer par la littérature.
En près de vingt-cinq ans d'écriture, Delaume a publié une trentaine d'ouvrages — romans, essais, performances, textes hybrides. Elle expérimente constamment les formes : jeux vidéo littéraires, autofiction, essais féministes. En 2019, son essai Mes bien chères sœurs (Seuil) — un plaidoyer pour la sororité comme arme politique — a touché un large public et préparé le terrain pour Le Cœur synthétique.
Résumé du Cœur synthétique
Adélaïde Berthel a 46 ans. Elle est attachée de presse dans une maison d'édition parisienne. Divorcée, sans enfant, elle vit seule avec son chat. Sa vie sentimentale est un champ de ruines — non pas par manque de désir, mais parce que le marché amoureux après quarante ans, quand on est une femme, est d'une brutalité que personne ne vous avait annoncée.
Le roman s'ouvre sur une rupture : son compagnon la quitte pour une femme plus jeune. Adélaïde se retrouve célibataire dans un monde où les applications de rencontre règnent, où les hommes de son âge cherchent des femmes de trente ans, et où l'invisibilisation des femmes de plus de quarante-cinq ans est un fait social que personne ne nomme mais que tout le monde pratique.
Autour d'Adélaïde gravitent ses amies — un groupe de femmes solidaires qui traversent les mêmes épreuves : la solitude, la précarité professionnelle, le vieillissement dans une société obsédée par la jeunesse, les injonctions contradictoires (être indépendante mais pas trop, être séduisante mais pas désespérée). Chacune gère à sa façon : l'une se lance dans le développement personnel, l'autre dans le yoga, une troisième dans une relation toxique.
Adélaïde, elle, tente les sites de rencontre. Les scènes sont d'une drôlerie féroce : les profils mensongers, les premiers rendez-vous catastrophiques, les conversations qui s'éteignent, les hommes qui disparaissent après un texto (le fameux « ghosting »). Mais sous l'humour, Delaume touche un nerf : la marchandisation des affects, la transformation de la séduction en transaction, la solitude structurelle d'une génération de femmes éduquées, cultivées, financièrement indépendantes — et pourtant traitées par le marché sentimental comme des produits périmés.
Le dénouement — que nous ne dévoilerons pas — n'est ni tragique ni triomphant. Il est lucide. Adélaïde ne trouve pas le prince charmant, mais elle ne s'effondre pas non plus. Elle compose. Elle continue. C'est peut-être le message le plus puissant du livre : la vie ne se résout pas, elle se traverse.
Les thèmes du roman
La condition des femmes après quarante ans
C'est le cœur du livre. Delaume décrit avec une précision clinique ce que vivent des millions de femmes : l'invisibilisation progressive, la difficulté de se réinventer après un divorce, la pression sociale à être en couple, le double standard de l'âge (un homme de cinquante ans est « dans la force de l'âge », une femme du même âge est « encore bien pour son âge »). Le roman est un miroir sociologique autant qu'une fiction.
La sororité
Dans la lignée de Mes bien chères sœurs, Delaume fait de l'amitié féminine le vrai fil rouge du roman. Les amies d'Adélaïde ne sont pas des figurantes — elles sont le réseau qui la maintient debout. Le roman affirme que la solidarité entre femmes est une force politique, pas un lot de consolation.
Le marché amoureux à l'ère numérique
Les applications de rencontre (Tinder, Bumble, Hinge) ne sont pas un décor — elles sont un personnage du roman. Delaume analyse comment ces plateformes transforment les relations en transactions, comment elles amplifient les inégalités de genre et d'âge, et comment elles créent une illusion d'abondance qui produit, paradoxalement, davantage de solitude.
Style et écriture
Delaume écrit dans un style vif, incisif, souvent drôle — loin de l'expérimentation formelle de ses œuvres précédentes. Le Cœur synthétique est son roman le plus accessible, le plus « classique » dans sa construction, et c'est aussi ce qui fait sa force : le propos passe d'autant mieux qu'il est porté par une écriture limpide. Les dialogues sont acérés, les descriptions du monde du travail éditorial sonnent juste (Delaume connaît le milieu de l'intérieur), et l'humour — noir, précis, jamais gratuit — empêche le livre de basculer dans le pathos.
Notre avis
Le Cœur synthétique n'est pas un grand roman au sens monumental du terme. C'est un roman nécessaire — un livre qui dit quelque chose que personne ne disait aussi bien, aussi clairement, aussi drôlement. Delaume a trouvé l'équilibre entre engagement féministe et plaisir de lecture, entre lucidité sociale et empathie pour ses personnages.
Le prix Médicis 2020 a récompensé à juste titre un livre qui parle à toutes les femmes qui se sont un jour senties invisibles — et à tous les hommes qui ne s'en étaient pas rendu compte. Court (200 pages), rapide, dévastateur : à lire en un après-midi, à méditer bien plus longtemps.
« Le problème, quand on est une femme seule de plus de quarante-cinq ans, ce n'est pas qu'on ne trouve personne. C'est que personne ne vous cherche. » — Chloé Delaume, Le Cœur synthétique