Littérature

Prix Renaudot Poche 2020 : Charles de Gaulle d'Éric Roussel

Prix Renaudot Poche 2020 Charles de Gaulle Éric Roussel

Le 30 novembre 2020, le jury du prix Renaudot a décerné son prix du livre de poche à Éric Roussel pour Charles de Gaulle, publié dans la collection Tempus des éditions Perrin (1 472 pages). Cinquante ans après la mort du général, cette biographie monumentale s'est imposée comme la référence sur l'homme du 18 Juin — un travail de plus de dix ans fondé sur des archives françaises et étrangères inédites. Retour sur le prix, l'auteur, l'ouvrage et ce qu'il apporte à notre compréhension de De Gaulle.

Le prix Renaudot Poche : un prix à part

Le prix Renaudot, fondé en 1926 par dix journalistes qui s'ennuyaient en attendant le résultat du Goncourt (véridique), est le deuxième plus ancien prix littéraire français après le Goncourt lui-même. Il se décline depuis 2009 en trois catégories : roman, essai et poche.

Le Renaudot Poche récompense un livre déjà publié en grand format qui connaît une seconde vie remarquable en édition de poche. C'est un prix qui met en lumière des ouvrages de fond — souvent des essais, des biographies ou des récits — que le format poche rend accessibles à un public plus large. En 2020, le palmarès complet était :

  • Roman : Histoire du fils de Marie-Hélène Lafon (Buchet-Chastel)
  • Essai : Les Villes de papier de Dominique Fortier (Grasset)
  • Poche : Charles de Gaulle d'Éric Roussel (Perrin/Tempus)

Éric Roussel : l'historien des hommes d'État

Éric Roussel, né en 1951, est historien, journaliste et membre de l'Institut de France (Académie des Sciences Morales et Politiques). Il s'est spécialisé dans les biographies de grandes figures politiques françaises du XXe siècle, un genre dans lequel il est considéré comme l'un des meilleurs praticiens francophones.

Ses précédentes biographies de référence incluent :

  • Jean Monnet (Fayard, 1996) — prix de l'Académie française. La biographie définitive du père fondateur de la construction européenne.
  • Georges Pompidou (Tempus, 2004) — qui a révélé un président méconnu, bien plus complexe et cultivé que son image de « notaire de province ».
  • Pierre Mendès France (Gallimard, 2007) — portrait d'un homme d'État intransigeant et visionnaire.
  • De Gaulle (Gallimard, 2002, puis Perrin/Tempus) — l'œuvre-somme, récompensée par le Renaudot Poche.

Roussel ne s'intéresse pas à l'hagiographie. Son approche est celle de l'historien rigoureux qui confronte le mythe à la documentation. Il travaille à partir d'archives primaires — correspondances, comptes rendus de réunions, notes diplomatiques, témoignages de première main — et n'hésite pas à nuancer, voire à contredire, les récits officiels.

Résumé de la biographie

L'homme avant le mythe

Roussel commence par ce que la plupart des biographies survolent : les origines de Charles de Gaulle. Né le 22 novembre 1890 à Lille dans une famille de la bourgeoisie catholique du Nord, le jeune Charles grandit dans un milieu imprégné de patriotisme, de foi catholique et de culture classique. Son père, Henri de Gaulle, professeur de lettres et d'histoire chez les Jésuites, lui transmet le goût de l'histoire de France et une vision romantique de la grandeur nationale.

Roussel montre comment l'éducation jésuite, la formation militaire à Saint-Cyr (promotion 1912), et surtout l'expérience traumatique de la Première Guerre mondiale — trois blessures, trois citations, 32 mois de captivité en Allemagne — forgent le caractère de l'homme : une volonté de fer, un sens aigu de l'honneur et une conviction inébranlable que la France a un destin particulier.

L'entre-deux-guerres : le visionnaire ignoré

Les chapitres sur les années 1920-1930 sont parmi les plus fascinants du livre. De Gaulle, alors colonel, publie Vers l'armée de métier (1934), un essai prophétique dans lequel il préconise la création de divisions blindées mobiles — exactement ce que les Allemands mettront en œuvre avec la Blitzkrieg. L'état-major français l'ignore. Les politiques le trouvent présomptueux. Seul Paul Reynaud s'intéresse à ses idées.

Roussel documente minutieusement cette période d'isolement intellectuel : De Gaulle a raison, il le sait, et personne ne l'écoute. Cette expérience — avoir raison seul contre tous — deviendra le fondement psychologique de toute sa carrière politique.

L'Appel du 18 Juin et la France Libre

Roussel excelle à raconter le contexte d'effondrement dans lequel De Gaulle refuse l'armistice et décide de poursuivre le combat. Le 17 juin 1940, il quitte Bordeaux pour Londres avec 100 000 francs-or dans sa valise. Le 18 juin, il lance son Appel sur les ondes de la BBC — un appel que presque personne n'entend en direct, mais qui deviendra l'acte fondateur de la France Libre.

La biographie détaille les années londoniennes avec une précision remarquable : les relations orageuses avec Churchill (qui le soutenait tout en le trouvant insupportable), les tensions avec Roosevelt (qui le méprisait ouvertement et tenta à plusieurs reprises de l'évincer), la construction patiente d'une légitimité politique et militaire à partir de rien. Roussel montre un De Gaulle plus vulnérable que la légende : un homme qui doute, qui se sait minoritaire, mais qui tient par la seule force de sa conviction.

La IVe République et le retour au pouvoir

Les années de « traversée du désert » (1946-1958), pendant lesquelles De Gaulle se retire à Colombey-les-Deux-Églises, sont traitées avec nuance. Roussel montre un homme qui écrit ses Mémoires de guerre (un chef-d'œuvre littéraire à part entière), qui observe avec amertume l'instabilité de la IVe République, et qui attend — avec une patience calculée — que la France ait de nouveau besoin de lui.

Le retour au pouvoir en mai 1958, dans le contexte de la guerre d'Algérie, est raconté avec toutes ses ambiguïtés : De Gaulle laisse croire aux partisans de l'Algérie française qu'il est de leur côté, tout en préparant déjà la décolonisation. Roussel ne cache pas les zones d'ombre : la manipulation politique, les promesses non tenues, la brutalité de certaines décisions.

La Ve République et le crépuscule

Les chapitres sur la présidence (1959-1969) couvrent l'ensemble des grandes questions : la fin de la guerre d'Algérie (accords d'Évian, 1962), la construction de la force de dissuasion nucléaire, la politique étrangère indépendante (retrait de l'OTAN, reconnaissance de la Chine), Mai 68, et enfin le référendum de 1969 dont l'échec entraîne la démission immédiate de De Gaulle.

Roussel termine par les derniers mois à Colombey et la mort du général le 9 novembre 1970, à 79 ans, devant sa télévision. L'image est volontairement prosaïque : le plus grand Français du XXe siècle meurt comme un homme ordinaire.

Ce qui distingue cette biographie

  • Les archives — Roussel a eu accès à des documents inédits : archives britanniques et américaines sur les relations avec la France Libre, correspondances privées, notes de réunions du Conseil des ministres.
  • L'équilibre — Ce n'est ni une hagiographie ni un réquisitoire. Roussel admire De Gaulle sans l'idolâtrer. Il montre ses grandeurs (la vision, le courage, l'intégrité) et ses faiblesses (l'orgueil, l'autoritarisme, l'indifférence aux souffrances individuelles).
  • Le style — Pour une biographie de 1 472 pages, le texte est remarquablement lisible. Roussel écrit avec clarté et élégance, sans jargon académique. C'est un livre de recherche qui se lit comme un récit.

Notre avis

La biographie d'Éric Roussel est, à ce jour, la biographie de référence de Charles de Gaulle en langue française. Elle surpasse les travaux précédents de Jean Lacouture (plus journalistique) et de Max Gallo (plus romanesque) par sa rigueur archivistique et son équilibre. Les 1 472 pages peuvent impressionner, mais le livre se découpe naturellement en périodes (jeunesse, guerre, exil, présidence) qui permettent une lecture progressive.

Le prix Renaudot Poche 2020 a récompensé à juste titre un ouvrage qui méritait d'être mis entre toutes les mains — surtout celles des lecteurs qui croient connaître De Gaulle mais ne l'ont jamais vraiment lu. Car c'est la leçon de Roussel : De Gaulle est plus intéressant que son mythe.

« La France ne peut être la France sans la grandeur. » — Charles de Gaulle, Mémoires de guerre