Prix du Roman Fnac 2020 : Chavirer de Lola Lafon, un roman qui secoue

Prix du Roman Fnac 2020 Chavirer Lola Lafon

Le Prix du Roman Fnac : un prix à part dans le paysage littéraire

Le Prix du Roman Fnac occupe une place singulière dans le calendrier des prix littéraires français. Créé en 2002, il est décerné chaque année début septembre, avant tous les autres prix de la rentrée — Goncourt, Renaudot, Femina, Médicis. Cette antériorité lui confère un rôle de défricheur : le roman couronné par la Fnac est souvent un titre que les autres jurys n'ont pas encore repéré, un texte qui ne fait pas partie des favoris médiatiques mais qui mérite d'être découvert.

Le jury est composé de 800 adhérents Fnac — des lecteurs passionnés, pas des professionnels de l'édition. Cette composition donne au prix une légitimité populaire qui le distingue des jurys institutionnels. En 2020, c'est Chavirer de Lola Lafon, publié chez Actes Sud, qui a été couronné — un choix audacieux et bouleversant.

Lola Lafon : une voix singulière

Née en 1974 à Paris, élevée en Roumanie et en Bulgarie, Lola Lafon est romancière, musicienne et performeuse. Son parcours atypique — entre l'Europe de l'Est post-communiste et la France — nourrit une œuvre qui interroge le corps, la liberté et les systèmes de domination. Avant Chavirer, elle avait publié quatre romans dont La petite communiste qui ne souriait jamais (2014), consacré à la gymnaste roumaine Nadia Comăneci, qui avait été finaliste du Goncourt des lycéens.

Lafon n'est pas une autrice de salon littéraire. Son écriture est physique, nerveuse, musicale — elle écrit comme elle danse, avec le corps autant qu'avec l'esprit. Chavirer est son roman le plus abouti et le plus douloureux.

Résumé de Chavirer

Le piège

Nous sommes en 1984. Cléo, 13 ans, est une adolescente ordinaire de la banlieue parisienne. Elle danse dans un cours municipal, sans ambition particulière. Un jour, une femme élégante et bienveillante — Cathy — repère son « talent » et lui propose une bourse d'une mystérieuse Fondation Galatée pour financer des cours de danse de haut niveau.

Cléo est éblouie. Ses parents, modestes, sont flattés et soulagés : leur fille a été remarquée, elle va avoir sa chance. Cathy l'emmène à des week-ends de « formation », dans des hôtels, avec d'autres adolescentes. Progressivement, l'atmosphère change. Les exercices deviennent des séances photo. Les tenues deviennent suggestives. Les adultes présents ne sont plus bienveillants — ils sont prédateurs.

Cléo comprend trop tard qu'elle est tombée dans un réseau de prédation sexuelle déguisé en mécénat culturel. La Fondation Galatée n'existe pas. Cathy est une recruteuse. Les « bienfaiteurs » sont des pédocriminels. Et Cléo, à 13 ans, n'a pas les mots pour nommer ce qui lui arrive.

Les ondes de choc

Le roman ne reste pas en 1984. Il suit les répercussions de cette prédation sur toute la vie de Cléo — et sur celles des autres victimes. Le récit avance et recule dans le temps, de 1984 à 2019, et adopte les points de vue de multiples personnages :

  • Cléo adulte, devenue danseuse de revue dans les années 1990, puis chorégraphe. La danse — qui était le prétexte du piège — est aussi ce qui la sauve. Mais le traumatisme ne disparaît pas : il infuse chaque relation, chaque geste, chaque silence.
  • Betty, une autre adolescente piégée par la fondation, dont la vie a pris un tout autre chemin — plus sombre, plus chaotique.
  • Les témoins — un professeur de danse, une amie d'adolescence, un compagnon — qui ont vu des signes sans les comprendre, ou qui ont compris sans intervenir. Le roman pose la question de la complicité passive : que savaient les adultes ? Pourquoi n'ont-ils rien fait ?

Le mouvement #MeToo en filigrane

En 2019, trente-cinq ans après les faits, le mouvement #MeToo libère la parole. Des noms remontent à la surface. Cléo est confrontée à son passé quand d'anciennes victimes la contactent. Le roman s'achève sur cette question : faut-il parler ? Faut-il dénoncer ? Et si la parole, au lieu de libérer, ouvre des blessures que le temps avait — mal — refermées ?

Les thèmes majeurs

L'emprise : la mécanique du piège

Lafon décrit l'emprise avec une précision glaçante. Le génie du système — et son horreur — est qu'il utilise le rêve de l'enfant comme levier. Cléo ne se méfie pas parce qu'on lui offre exactement ce qu'elle désire : être vue, être reconnue, avoir une chance. Le prédateur ne prend pas par la force — il séduit, il flatte, il isole. Et quand la victime comprend, il est trop tard : elle est prise dans un système de honte, de dette et de silence.

Le corps comme territoire

La danse traverse tout le roman comme un fil conducteur ambivalent. Le corps de Cléo est à la fois l'instrument de son art et l'objet de la prédation. Lafon, elle-même danseuse et musicienne, écrit le mouvement avec une sensibilité rare. Les scènes de danse sont parmi les plus belles du roman — et les plus poignantes, parce qu'elles montrent que le corps garde la mémoire de tout, y compris de ce qu'on voudrait oublier.

La mémoire et le temps

Le roman n'est pas linéaire. Il avance par bonds temporels, de 1984 à 2019, en passant par les années 1990 et 2000. Cette structure fragmentée reflète la façon dont la mémoire traumatique fonctionne : par éclats, par retours, par associations involontaires. Un parfum, un geste, une musique — et le passé resurgit, intact et brûlant.

La zone grise

L'une des forces de Chavirer est son refus du manichéisme. Cléo n'est pas seulement une victime — elle est aussi, à un moment du récit, celle qui recrute à son tour une adolescente pour la fondation. Non par malveillance, mais parce qu'elle est encore prise dans le système, parce qu'elle ne comprend pas encore ce qui lui arrive, parce que la frontière entre victime et complice est infiniment plus floue que ce que les discours simplistes voudraient nous faire croire.

L'écriture de Lola Lafon

Le style de Lafon est l'un des atouts majeurs de Chavirer. Son écriture est syncopée, musicale, physique — elle emprunte au rythme du jazz et de la danse contemporaine. Les phrases sont tantôt longues et sinueuses, tantôt sèches et coupantes. Lafon ne décrit pas les émotions — elle les inscrit dans le mouvement de sa prose. Le lecteur ne lit pas la douleur de Cléo : il la ressent dans le rythme même des phrases.

Pourquoi le jury Fnac a eu raison

Chavirer est un roman qui dérange — et c'est exactement ce qu'un grand roman doit faire. En choisissant ce texte, les 800 lecteurs du jury Fnac ont couronné un livre qui ne cherche pas à plaire mais à comprendre. Comprendre comment un système de prédation fonctionne de l'intérieur. Comprendre ce que le silence fait aux victimes. Comprendre que la vérité n'est jamais simple.

À l'heure de #MeToo, Chavirer apporte ce que le débat public peine parfois à offrir : de la nuance. Non pas pour excuser, mais pour éclairer. Et c'est ce qui fait la grandeur de ce roman : il éclaire les zones d'ombre sans jamais prétendre que la lumière suffit à les dissiper.