Un thriller où il ne se passe (presque) rien
Publié en septembre 2020 aux éditions de Minuit, Histoires de la nuit est le plus ambitieux et le plus volumineux des romans de Laurent Mauvignier : 640 pages d'une tension qui ne repose ni sur les armes, ni sur les poursuites, mais sur la phrase elle-même. La presse l'a qualifié de « thriller sans action au suspense purement littéraire » — formule paradoxale qui résume parfaitement le tour de force de ce roman : vous tenir en haleine avec des mots là où d'autres auraient besoin de cadavres.
Le résumé
Le lieu : L'Écart-des-Trois-Filles-Seules
Quelque part dans la campagne française, un hameau isolé de La Bassée porte un nom de conte de fées sinistre : L'Écart-des-Trois-Filles-Seules. Trois maisons, un chemin de terre, des champs à perte de vue. Le genre d'endroit où personne ne vient par hasard et où personne n'entend quand on crie.
Les habitants
Patrice Bergogne est éleveur. Il a repris l'exploitation de son père et vit dans la ferme familiale avec sa femme Marion et leur fille Ida. Marion a quarante ans ; elle travaille dans une imprimerie de la ville voisine. Leur voisine, Christine, est une artiste-peintre installée depuis des années dans une maison voisine. Elle vit seule avec son chien.
L'anniversaire
Le roman s'ouvre sur les préparatifs de la fête des quarante ans de Marion. Patrice organise une surprise. Les voisins sont invités. La tension, pourtant, est déjà là : Christine reçoit des lettres anonymes menaçantes. Son chien est retrouvé mort. Des voitures inconnues passent sur le chemin. Quelque chose se prépare — mais quoi ?
La nuit
Le soir de la fête, trois hommes font irruption dans la maison. Ils ne sont pas là pour voler. Ils viennent régler un compte ancien — un compte qui concerne Marion, dont le passé trouble se dévoile progressivement au fil de la nuit. Ce que Patrice ignorait de sa femme, ce que Christine avait deviné sans oser le dire, ce qu'Ida comprend avec la lucidité cruelle de l'enfance : tout remonte à la surface en une seule nuit.
L'art de la phrase-fleuve
Impossible de parler de Mauvignier sans parler de sa phrase. Longue, sinueuse, pleine d'incises et de reprises, elle avance par cercles concentriques, comme un rapace qui resserre ses orbites autour de sa proie. Une phrase peut occuper une page entière. Elle ne perd jamais le lecteur — elle l'encercle.
Cette technique n'est pas un caprice stylistique : elle est le moteur du suspense. Mauvignier dilate le temps. Un geste qui durerait une seconde dans la réalité occupe trois pages dans le roman. Le lecteur voit la main se lever, hésite, anticipe, redoute — et quand le geste s'accomplit enfin, la tension accumulée explose. C'est l'exact opposé du thriller commercial (phrases courtes, chapitres de deux pages, cliffhangers en rafale) et pourtant l'effet est le même : on ne peut pas s'arrêter de lire.
Le point de vue : l'omniscience en mouvement
Mauvignier pratique un point de vue omniscient mobile : il passe d'un personnage à l'autre, parfois au sein de la même phrase, en glissant dans la conscience de chacun. On voit la scène par les yeux de Patrice, puis de Marion, puis de Christine, puis d'un des intrus. Cette polyphonie crée un effet de kaléidoscope : chaque personnage possède un fragment de la vérité, et c'est le lecteur qui reconstitue le puzzle.
Les thèmes
La France rurale et l'isolement
Le hameau de La Bassée n'est pas un décor pittoresque : c'est un piège. Mauvignier montre une France rurale en voie de désertification, où les fermes se vident, où les voisins sont trop loin pour entendre, où la solitude géographique se transforme en vulnérabilité absolue. Le roman est aussi, en creux, un portrait social de la campagne française contemporaine.
Les secrets conjugaux
Que sait-on vraiment de la personne avec qui l'on vit ? Patrice découvre en une nuit que la femme qu'il aime depuis des années a un passé qu'elle n'a jamais révélé. Ce thème de l'angle mort conjugal — ce que l'on choisit de ne pas voir, ce que l'autre choisit de ne pas dire — traverse tout le roman avec une force dévastatrice.
La violence sourde
La violence dans Histoires de la nuit n'est pas spectaculaire. Elle est sourde, diffuse, psychologique. Les intrus ne sont pas des monstres de cinéma : ce sont des hommes ordinaires, mus par des blessures anciennes, des humiliations non digérées, un désir de « solder les comptes ». Mauvignier refuse la facilité du mal absolu. Ses agresseurs ont des raisons — pas des excuses, mais des raisons — et c'est ce qui rend la situation si inconfortable.
Le féminin sous pression
Les trois figures féminines du roman — Marion, Christine, Ida — portent le poids de l'histoire. Marion et son secret. Christine et son regard d'artiste qui voit ce que les autres ignorent. Ida, l'enfant qui comprend tout sans filtre. Face à elles, des hommes — Patrice, les intrus — qui agissent, subissent ou imposent. Le roman questionne les rapports de pouvoir sans jamais tomber dans le discours : tout passe par la narration.
La réception critique
Histoires de la nuit a été unanimement salué par la critique :
- Le Monde — « Trembler avec Laurent Mauvignier. » Un roman qui crée une « angoisse de lecture » comparable à celle d'un film d'horreur.
- La Croix — « Un polar social et psychologique envoûtant et impressionnant. »
- En attendant Nadeau — « Un grand contemporain. » La critique salue la capacité de Mauvignier à « encercler la matière romanesque par le langage ».
- Libération — Note la virtuosité des longues phrases aux « incises multiples » qui créent un effet hypnotique.
Quelques voix dissidentes (dont Arnaud Viviant) jugent que les phrases sont parfois trop longues et que le roman aurait gagné à perdre une centaine de pages. C'est un reproche récurrent adressé à Mauvignier — et qui, pour beaucoup de lecteurs, est précisément ce qui fait sa singularité.
Les prix
Le roman figurait sur les listes du Goncourt et du Renaudot 2020, sans les remporter. Alain Finkielkraut lui a décerné à titre personnel son prix Répliques en fin d'année, saluant la « puissance narrative exceptionnelle » du texte.
Laurent Mauvignier : portrait de l'auteur
Né en 1967 à Tours, Laurent Mauvignier est publié chez Minuit depuis 1999. Son œuvre explore inlassablement les fractures intimes et sociales de la France contemporaine :
- Loin d'eux (1999) — Son premier roman, sur le suicide d'un jeune homme et le silence familial.
- Dans la foule (2006) — Sur le drame du Heysel (1985), mêlant tragédie collective et destins individuels.
- Des hommes (2009) — Sur les traumatismes de la guerre d'Algérie, salué comme un chef-d'œuvre.
- Autour du monde (2014) — Roman choral sur le tsunami de 2011 au Japon.
- Histoires de la nuit (2020) — Son roman le plus ambitieux par sa taille et sa structure.
Mauvignier est l'un des auteurs les plus importants de la littérature française contemporaine. Son écriture, exigeante mais jamais hermétique, fait de chaque roman une expérience de lecture à part entière.
Notre avis
Histoires de la nuit n'est pas un livre facile. Il demande du temps, de l'attention et une forme d'abandon au rythme de la phrase. Mais pour qui accepte de s'y plonger, c'est un roman inoubliable — de ceux qui changent la façon dont on lit. La tension est palpable du début à la fin, non pas parce qu'il se passe des choses spectaculaires, mais parce que Mauvignier vous fait ressentir chaque seconde comme si vous y étiez. C'est un thriller où l'arme du crime est la littérature elle-même.