Histoire

L'histoire du prix Renaudot : des journalistes chez Drouant

Façade du restaurant Drouant à Paris où est remis le prix Renaudot

Le prix Renaudot est l'un des prix littéraires les plus convoités en France. Annoncé chaque année le premier mardi de novembre au restaurant Drouant à Paris — en même temps que le prix Goncourt —, il doit son existence à une boutade entre journalistes et son nom à un pionnier de la presse. Voici l'histoire d'un prix né dans la salle d'attente du Goncourt et devenu, en un siècle, une institution à part entière.

Une idée née dans l'attente du Goncourt

Tout commence en 1925. Deux critiques littéraires, Georges Charensol et Gaston Picard, patientent au restaurant Drouant pendant que le jury du prix Goncourt délibère. L'attente traîne. La conversation dérive. Par boutade, ils lancent l'idée d'un prix littéraire décerné non pas par des écrivains — comme le Goncourt —, mais par des journalistes.

L'idée aurait pu rester un bon mot. Mais l'année suivante, en 1926, Charensol et Picard passent à l'acte. Ils réunissent dix journalistes et critiques, chacun représentant un quotidien différent : Raymond de Nys, Marcel Espiau, Georges Le Fèvre, Noël Sabord, Georges Martin, Odette Pannetier, Henri Guilac et Pierre Demartre complètent le duo fondateur.

Théophraste Renaudot, le parrain du prix

Le choix du nom est symbolique. Théophraste Renaudot (1586–1653) est considéré comme le fondateur de la presse française : c'est lui qui créa La Gazette en 1631, premier journal imprimé du royaume. En baptisant leur prix de son nom, les fondateurs revendiquent l'héritage du journalisme et sa capacité à découvrir et promouvoir la littérature.

Les dix jurés fondateurs iront jusqu'à rédiger collectivement La Vie de Théophraste Renaudot, biographie en dix chapitres publiée en 1929 chez Gallimard, chaque membre signant une section.

Un fonctionnement singulier

Le jury du prix Renaudot se distingue par plusieurs particularités :

  • Dix jurés élus à vie par cooptation — il n'y a pas de mandat ni de limite d'âge.
  • La présidence est tournante : elle change chaque année au sein du jury.
  • Le prix est purement honorifique — aucune dotation financière n'est associée, contrairement à d'autres prix littéraires.
  • En cas de blocage après dix tours de scrutin, la voix du président compte double.

Autre règle importante : un auteur déjà récompensé par un autre grand prix (Goncourt, Femina, Interallié, Médicis) ne peut pas recevoir le Renaudot. Cette règle de non-cumul reflète la vocation du prix : mettre en lumière des œuvres qui auraient pu passer sous le radar.

Le rendez-vous chez Drouant

Depuis sa création, le résultat est annoncé au restaurant Drouant, dans le 2e arrondissement de Paris. La scène est devenue rituelle : les journalistes massés sur le trottoir de la rue Gaillon attendent que le nom du lauréat soit crié depuis le balcon, quelques minutes après l'annonce du Goncourt. Ce doublé médiatique en fait l'un des moments forts de la rentrée littéraire chaque automne.

Les premiers lauréats qui ont fait l'histoire

Le tout premier lauréat, en 1926, est Armand Lunel pour Nicolo-Peccavi ou l'Affaire Dreyfus à Carpentras (Gallimard). Les années suivantes consacrent des plumes qui marqueront profondément la littérature française :

  • 1929Marcel Aymé, La Table-aux-crevés
  • 1930Germaine Beaumont, Piège — première femme à obtenir le prix
  • 1932Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit — l'un des romans les plus importants du XXe siècle
  • 1936Louis Aragon, Les Beaux Quartiers

Ces choix fondateurs installent la réputation du Renaudot : un prix capable de repérer les voix les plus audacieuses de leur époque, parfois avant même que la critique unanime ne les reconnaisse.

Lauréats contemporains marquants

Au fil des décennies, le palmarès s'est enrichi de noms majeurs de la littérature francophone :

  • 2007Daniel Pennac, Chagrin d'école — un cas atypique puisque le livre ne figurait pas dans la sélection officielle
  • 2014David Foenkinos, Charlotte
  • 2019Sylvain Tesson, La Panthère des neiges
  • 2020Marie-Hélène Lafon, Histoire du fils
  • 2025Adélaïde de Clermont-Tonnerre, Je voulais vivre

Les extensions du prix

Le jury du Renaudot ne se limite plus au seul prix principal. Plusieurs déclinaisons ont été créées :

  • Prix Renaudot des lycéens (depuis 1992) — un jury d'élèves choisit parmi la sélection du Renaudot
  • Prix Renaudot de l'essai (depuis 2003) — récompense un ouvrage non fictionnel
  • Prix Renaudot du livre de poche (depuis 2009) — distingue un titre en format poche

Ces déclinaisons élargissent l'influence du prix et permettent de valoriser des genres souvent éclipsés par le roman.

Polémiques et controverses

L'histoire du Renaudot n'est pas exempte de turbulences. Plusieurs épisodes ont entamé sa crédibilité :

Le copinage et les conflits d'intérêt

Le Monde a qualifié le Renaudot de « prix d'amis » et de « système fermé d'affinités sélectives ». Les critiques portent sur l'opacité des délibérations, les renvois d'ascenseur entre éditeurs et jurés, et les lauréats surprise qui ne figurent même pas sur la liste de sélection — comme ce fut le cas en 2007 (Pennac), 2018 (Valérie Manteau) et 2019 (Tesson).

L'affaire Matzneff

L'attribution du prix de l'essai 2013 à Gabriel Matzneff pour Séraphin, c'est la fin ! a provoqué un séisme rétrospectif. Le livre de Vanessa Springora, Le Consentement (2020), a mis en lumière les agissements de l'écrivain. Jérôme Garcin, membre du jury, a démissionné en mars 2020, critiquant aussi « l'aberrante constitution d'un jury à 90 % masculin ».

Un siècle de littérature

Malgré les polémiques, le prix Renaudot reste une institution incontournable du paysage littéraire français. Né d'une plaisanterie entre journalistes, il a su développer une identité propre : celle d'un prix qui ose, qui surprend, et qui ne craint pas de bousculer les attentes. En cent ans d'existence, il a accompagné les mutations de la littérature française — du roman d'avant-garde de Céline aux récits intimes et documentaires d'aujourd'hui.

Pour les auteurs, figurer sur la liste du Renaudot reste un signe de reconnaissance majeur, et pour les lecteurs, un repère fiable dans le foisonnement de chaque rentrée littéraire.