Un conte né en exil
Le 6 avril 1943, les éditions Reynal & Hitchcock publient simultanément à New York un petit livre illustré en français et en anglais. Son auteur, Antoine de Saint-Exupéry, aviateur et écrivain célèbre pour Vol de nuit et Terre des hommes, vit en exil aux États-Unis depuis l'armistice de 1940. Ce livre — Le Petit Prince — deviendra l'ouvrage français le plus traduit et le plus vendu de l'histoire, avec plus de 200 millions d'exemplaires écoulés dans plus de 500 langues et dialectes.
Mais sa genèse est indissociable d'un contexte de douleur, d'exil et de mélancolie. Comprendre l'histoire du Petit Prince, c'est comprendre l'homme qui l'a écrit.
La genèse : New York, 1942
Un aviateur en exil
Depuis son arrivée à New York fin 1940, Saint-Exupéry traverse une période difficile. Éloigné de la France occupée, en conflit avec les gaullistes qui lui reprochent sa position initiale envers Vichy, souffrant de séquelles d'accidents d'avion (douleurs chroniques, mobilité réduite), il vit dans un appartement de Central Park South, entre insomnie, café noir et cigarettes. Il dessine compulsivement sur les nappes de restaurant : de petits bonshommes blonds, des moutons, des étoiles.
Ces gribouillages récurrents n'échappent pas à son entourage. Au printemps 1942, son éditeur américain Eugene Reynal — ou son épouse Elisabeth, selon les sources — lui suggère d'écrire un conte pour enfants autour de ce personnage qui revient sans cesse sous sa plume.
Bevin House : l'été de la création
À l'été 1942, Saint-Exupéry s'installe dans le manoir de Bevin House, à Northport, sur Long Island, pour fuir l'agitation new-yorkaise. C'est là, dans une grande maison entourée de jardins, qu'il écrit l'essentiel du texte. Il travaille la nuit, entouré de feuilles froissées et de tubes d'aquarelle. Les illustrations — qu'il réalise lui-même, fait exceptionnel pour un auteur non illustrateur — lui donnent plus de mal que le texte.
Il sollicite ses proches : le fils du philosophe Charles De Koninck pose pour certaines attitudes du prince, et le caniche de son amie Sylvia Hamilton inspire le mouton. À la mi-octobre 1942, le texte est achevé, mais les aquarelles nécessitent encore des semaines de travail.
Les influences
Le conte puise dans la vie de Saint-Exupéry : le désert (son accident au Sahara en 1935), la rose (sa femme Consuelo, capricieuse et aimée), les volcans (le Guatemala natal de Consuelo), l'aviateur échoué (lui-même). Le baobab qui envahit les petites planètes symbolise le nazisme. L'allumeur de réverbères, le géographe, le roi sans sujets : autant de portraits satiriques de l'absurdité adulte.
La publication : avril 1943
Le Petit Prince paraît le 6 avril 1943 chez Reynal & Hitchcock, simultanément en français (Le Petit Prince) et en anglais (The Little Prince, traduit par Katherine Woods). Saint-Exupéry dédicace le livre à son ami Léon Werth, « quand il était petit garçon ».
Deux jours après la publication, Saint-Exupéry quitte les États-Unis pour rejoindre les Forces françaises libres en Afrique du Nord. Il ne reverra jamais son livre en librairie en France. Le 31 juillet 1944, il décolle de Borgo, en Corse, pour une mission de reconnaissance au-dessus de la Provence. Il ne reviendra pas. Son avion sera retrouvé au large de Marseille en 2004.
Le retour en France
La première édition française paraît chez Gallimard en avril 1946, près de deux ans après la mort de l'auteur et la Libération. Le livre connaît un succès immédiat : près de 10 000 exemplaires vendus dès le mois de juin 1946. Gallimard en fera un pilier de son catalogue, et le livre ne cessera jamais d'être réimprimé.
Pourquoi Le Petit Prince est universel
Un conte philosophique à double lecture
La force du Petit Prince réside dans sa simplicité apparente. Les enfants y lisent une histoire d'amitié entre un aviateur et un petit garçon venu d'une autre planète. Les adultes y trouvent une méditation sur la solitude, l'amour, la perte et le sens de l'existence. La phrase « On ne voit bien qu'avec le cœur. L'essentiel est invisible pour les yeux » est devenue l'une des citations les plus connues de la littérature mondiale.
Les aquarelles
Les illustrations de Saint-Exupéry — naïves, tendres, délibérément maladroites — sont indissociables du texte. Elles ne « décorent » pas le livre : elles en font partie intégrante. Le dessin du mouton dans la caisse, le boa qui a avalé un éléphant, le renard : ces images sont devenues des icônes culturelles reconnues dans le monde entier.
L'héritage : un record mondial
Quelques chiffres donnent la mesure du phénomène :
- 200 millions d'exemplaires vendus dans le monde.
- Plus de 500 traductions, dont le toba, le breton, le latin et le créole haïtien — ce qui en fait le livre le plus traduit après les textes religieux.
- Un astéroïde (B612) porte le nom de la planète du Petit Prince.
- Un musée dédié a existé à Hakone (Japon) de 1999 à 2023.
- Le manuscrit original est conservé à la Morgan Library de New York.
Le livre a été adapté en film (Stanley Donen, 1974 ; Mark Osborne, 2015), en comédie musicale, en opéra, en série animée et en bande dessinée. Il est étudié dans les écoles de dizaines de pays et fait l'objet de recherches universitaires en littérature, philosophie et sciences de l'éducation.
Ce qu'il faut retenir
Le Petit Prince n'est pas seulement un livre pour enfants. C'est le testament spirituel d'un aviateur qui savait qu'il allait mourir, écrit dans la solitude de l'exil, illustré de ses propres mains, publié dans un pays qui n'était pas le sien, et qui n'a trouvé sa patrie — la France — qu'après la disparition de son auteur. C'est cette fragilité, cette beauté née du dénuement, qui explique que le livre continue de toucher des millions de lecteurs, quatre-vingts ans après sa publication.