Le Goncourt 2020 qui a surpris tout le monde
Quand le jury du prix Goncourt a décerné son prix 2020 à L'Anomalie d'Hervé Le Tellier, le 30 novembre 2020, beaucoup d'observateurs ont été surpris. Non pas que le livre fût mauvais — la critique était unanime depuis sa parution en août chez Gallimard — mais parce que Le Tellier, membre de l'Oulipo (Ouvroir de littérature potentielle), était un auteur discret, connu des initiés mais pas du grand public. Et parce que son roman, inclassable, mêlait littérature française, science-fiction, thriller et réflexion philosophique d'une manière qui ne ressemblait à rien de connu.
Le résultat a dépassé toutes les attentes : L'Anomalie s'est vendu à plus d'un million d'exemplaires en France, devenant le Goncourt le plus vendu depuis L'Amant de Marguerite Duras (1984). Les droits de traduction ont été cédés dans 40 langues. Le roman a prouvé qu'un livre ambitieux, intelligent et exigeant pouvait toucher le grand public.
Le résumé
La première partie : les vies croisées
Le roman s'ouvre sur une galerie de personnages sans lien apparent entre eux, présentés dans des chapitres courts, chacun écrit dans un style différent — comme si Le Tellier changeait de genre littéraire à chaque chapitre :
- Blake, un tueur à gages méthodique et cultivé, qui lit De rerum natura de Lucrèce entre deux contrats. Son chapitre est un thriller sec et précis.
- Lucie Bogaert, une monteuse de cinéma parisienne engagée dans une relation amoureuse compliquée avec André, un architecte marié. Son chapitre est un roman sentimental subtil.
- Victor Miesel, un écrivain dépressif qui vient de publier un roman intitulé... L'Anomalie. Son chapitre est une autofiction ironique et mélancolique.
- Slimboy, un chanteur nigérian de pop en pleine ascension, homosexuel dans un pays où l'homosexualité est criminalisée. Son chapitre est un roman social vibrant.
- David Markle, un avocat américain père de famille, en apparence parfaitement intégré à la classe moyenne supérieure.
- Joanna, une fillette de 7 ans atteinte d'un cancer.
Tous ces personnages ont un point commun : ils étaient à bord du vol Air France Paris-New York du 10 mars 2021.
Le basculement : l'anomalie
Le 10 mars 2021, le vol AF006 traverse une zone de turbulences extrêmes au-dessus de l'Atlantique — un cumulonimbus monstrueux que les météorologues n'avaient pas prévu. L'avion atterrit à New York. Les passagers reprennent leur vie.
Trois mois plus tard, le 24 juin 2021, un Boeing 787 identique — même numéro de vol, même équipage, mêmes passagers — se présente à l'approche de l'aéroport JFK. C'est le même avion. Avec les mêmes 243 passagers. Qui croient tous être le 10 mars.
L'avion a été dupliqué. Chaque passager existe désormais en deux exemplaires : la version de mars (qui a vécu trois mois de plus, qui a évolué, qui a peut-être rompu, déménagé, guéri ou aggravé sa maladie) et la version de juin (qui sort tout juste de l'avion et ignore tout de ces trois mois).
La confrontation : se rencontrer soi-même
Les autorités américaines, paniquées, placent les passagers de juin en quarantaine sur une base militaire. Un protocole secret est mis en place : chaque « doublon » sera confronté à son original. Les réactions sont aussi variées que les personnages :
- Blake — Les deux tueurs à gages se jaugent avec une méfiance professionnelle. Le Blake de mars a continué à tuer. Le Blake de juin est rigoureusement identique. Leur rencontre est un face-à-face glacial.
- Lucie — La Lucie de mars a quitté André. La Lucie de juin est encore amoureuse. La confrontation est déchirante : comment dire à soi-même que l'histoire d'amour est finie ?
- Victor Miesel — L'écrivain dépressif se trouve face à son double. Mais le Miesel de mars s'est suicidé quelques semaines après l'atterrissage. Le Miesel de juin est vivant — mais il a écrit un roman qui prédit exactement ce qui se passe. La réalité imite la fiction qui imitait la réalité.
- Joanna — La petite fille de mars a suivi son traitement et va mieux. La Joanna de juin est toujours malade. Ses parents doivent choisir : laquelle est leur fille ?
La résolution (ou son absence)
Le roman ne résout pas le mystère scientifique de la duplication. Il n'explique pas comment c'est arrivé — et c'est délibéré. Le Tellier s'intéresse aux conséquences humaines, pas aux mécanismes. Le protocole américain tourne à la catastrophe, l'information finit par fuiter, et la société mondiale est confrontée à une question vertigineuse : si vous pouvez être dupliqué, qu'est-ce qui fait que vous êtes vous ?
Les thèmes
L'identité et le double
Le thème central de L'Anomalie est la question de l'identité. Si un être humain est dupliqué à l'identique — même corps, même mémoire, mêmes émotions —, lequel est le « vrai » ? La réponse philosophique est qu'il n'y a pas de « vrai » : les deux sont réels. Mais la réponse humaine est tout autre. Les personnages se battent pour leur singularité, pour le droit d'être l'unique version d'eux-mêmes.
La simulation
Le roman flirte avec l'hypothèse de la simulation — l'idée, popularisée par le philosophe Nick Bostrom, que notre réalité pourrait être un programme informatique. Si un avion peut être « copié-collé », c'est peut-être que la réalité est un code — et que l'anomalie est un bug. Le Tellier ne tranche pas, mais il sème les indices : le titre du roman dans le roman, les personnages qui se comportent comme des « personnages de fiction ».
La littérature comme miroir
Le personnage de Miesel — l'écrivain qui a écrit un roman appelé L'Anomalie qui prédit les événements du roman que nous lisons — est une mise en abyme vertigineuse. Le Tellier, lui-même oulipien passionné par les structures narratives, joue avec les niveaux de réalité : qui écrit qui ? Le roman se regarde écrire, et le lecteur est pris dans un jeu de miroirs qui questionne la nature même de la fiction.
Le pastiche comme art
Chaque chapitre de L'Anomalie est écrit dans le style d'un genre différent : polar hard-boiled pour Blake, roman sentimental français pour Lucie, autofiction parisienne pour Miesel, roman social pour Slimboy. Le Tellier démontre une virtuosité stylistique remarquable en passant d'un registre à l'autre avec une aisance qui impressionne les lecteurs et les critiques. C'est un roman oulipien au meilleur sens du terme : les contraintes formelles ne brident pas la créativité, elles la libèrent.
Pourquoi ce roman a marqué
L'Anomalie a conquis un public immense parce qu'il réussit un pari que peu de romanciers tentent : être à la fois intelligent et accessible, ambitieux et divertissant, philosophique et émouvant. Le concept de science-fiction est fascinant, mais ce qui rend le roman inoubliable, ce sont les personnages — leurs dilemmes, leurs amours, leurs faiblesses. Le Tellier ne sacrifie jamais l'humain à l'idée.
C'est aussi un roman profondément contemporain, qui parle de notre rapport à l'identité à l'ère numérique, de la fragilité du réel à l'ère des deepfakes et des simulations, et de la question éternelle : qu'est-ce qui fait de nous des êtres uniques ? En refusant de répondre — en laissant le lecteur suspendu dans l'incertitude —, Le Tellier fait ce que la meilleure littérature fait toujours : non pas donner des réponses, mais poser les bonnes questions.