Après La Tresse, un nouveau roman qui fait du bien
Le Cerf-volant de Laetitia Colombani, publié en mai 2021 chez Grasset, est le troisième roman de l'autrice qui avait conquis des millions de lecteurs avec La Tresse (2017) et Les Victorieuses (2019). Fidèle à sa signature — des héroïnes fortes, des destins croisés entre l'Occident et l'Asie, une écriture fluide portée par l'émotion —, Colombani nous emmène cette fois en Inde, sur les traces d'une femme en reconstruction et d'enfants qui découvrent le pouvoir des mots.
L'histoire
Léna est une institutrice française dévastée par un drame personnel. Après avoir touché le fond — elle a perdu le goût de vivre, d'enseigner, d'exister —, elle décide de tout quitter et part pour l'Inde, à Pondichéry, dans l'ancien comptoir français de la côte sud-est. Ce n'est pas un voyage touristique : c'est une fuite.
Sur place, Léna découvre un monde qu'elle ne connaissait pas. Elle rencontre Preeti, une jeune femme intouchable (dalit) qui se bat pour que les enfants de sa communauté aient accès à l'éducation. Car dans l'Inde contemporaine, malgré l'abolition officielle du système des castes par la Constitution de 1950, la discrimination reste une réalité quotidienne pour les 200 millions de Dalits du pays. Les enfants intouchables sont exclus des écoles, cantonnés aux travaux les plus dégradants, victimes de violences.
Léna décide d'agir. Avec Preeti, elle ouvre une bibliothèque pour les enfants de la communauté. Elle enseigne la lecture, distribue des livres, organise des ateliers d'écriture. Le cerf-volant du titre est celui que les enfants fabriquent et font voler — métaphore de la liberté, de l'élévation, du rêve qui s'arrache à la pesanteur du destin social.
Parallèlement, le roman suit l'histoire de Holy, une fillette dalit d'une dizaine d'années, vive et déterminée, que Léna prend sous son aile. Holy est le personnage le plus attachant du roman : elle incarne la soif d'apprendre, le courage face à l'injustice et la dignité des enfants que le monde a oubliés.
Les thèmes du roman
L'éducation comme libération
Le cœur du roman est une conviction simple et puissante : apprendre à lire change une vie. Colombani montre comment l'accès à l'écrit permet aux enfants intouchables de briser le cycle de la pauvreté et de la soumission. La bibliothèque de Léna n'est pas seulement un lieu de lecture — c'est un acte de résistance politique contre un système millénaire d'oppression.
Les castes en Inde contemporaine
Colombani aborde sans détour la réalité des castes. Le roman montre les humiliations quotidiennes subies par les Dalits : interdiction de puiser l'eau aux mêmes puits, exclusion des temples, violences impunies, mariages forcés. L'autrice s'appuie sur un travail de documentation solide (elle s'est rendue en Inde à plusieurs reprises) et cite les travaux de B.R. Ambedkar, le père de la Constitution indienne, lui-même dalit, qui a consacré sa vie à combattre le système des castes.
La reconstruction après le deuil
Le parcours de Léna est aussi un récit de guérison. Arrivée en Inde brisée, elle retrouve un sens à sa vie en se consacrant aux autres. C'est un motif classique de la littérature de voyage — le dépaysement comme thérapie — que Colombani traite avec sincérité et sans naïveté. Léna ne sauve pas l'Inde, l'Inde ne la sauve pas : les deux se rencontrent, et de cette rencontre naît quelque chose de beau.
Laetitia Colombani : portrait d'une autrice phénomène
Laetitia Colombani, née en 1976 à Bordeaux, est d'abord comédienne et réalisatrice (elle réalise À la folie... pas du tout avec Audrey Tautou en 2002). Elle se tourne vers l'écriture romanesque en 2017 avec La Tresse — un roman choral qui entrelace les destins de trois femmes en Inde, en Sicile et au Canada. Le succès est foudroyant : plus de 4 millions d'exemplaires vendus dans le monde, des traductions dans 35 langues. La Tresse est adapté au cinéma par Laetitia Colombani elle-même en 2023.
Son deuxième roman, Les Victorieuses (2019), raconte l'histoire du Palais de la Femme, un foyer d'accueil pour femmes à Paris géré par l'Armée du Salut. Nouveau succès critique et commercial.
Avec Le Cerf-volant, Colombani confirme sa place parmi les romancières françaises les plus lues de sa génération — aux côtés de Virginie Grimaldi, Agnès Ledig et Delphine de Vigan.
Notre avis
Le Cerf-volant est un roman solaire, porté par une écriture fluide et par des personnages attachants. On peut lui reprocher une certaine prévisibilité narrative — le schéma de la Française qui se reconstruit au contact d'une culture « authentique » est un topos du genre — et un regard parfois idéalisant sur l'Inde. Les lecteurs qui ont aimé La Tresse retrouveront la même générosité, le même sens du récit et la même sensibilité.
Mais la force du livre réside dans son sujet : la condition des Dalits, largement méconnue en France, et le pouvoir émancipateur de l'éducation. Sur ces thèmes, Colombani touche juste. Le personnage de Holy, en particulier, est une réussite : on sort du livre en pensant à elle, en espérant que dans l'Inde réelle, des milliers de Holy trouvent un jour leur bibliothèque.
« Un livre, c'est un cerf-volant. Celui qui le lit s'envole avec. » — Laetitia Colombani, Le Cerf-volant