Un chef-d'œuvre de 14 vers
« Le Dormeur du Val » est l'un des poèmes les plus célèbres de la littérature française. Écrit par Arthur Rimbaud en octobre 1870, alors que le poète n'a que 16 ans, ce sonnet en alexandrins a traversé les siècles pour devenir un texte universel sur la guerre, la jeunesse fauchée et la beauté tragique du monde. Il est étudié dans tous les collèges et lycées de France et fait partie du patrimoine poétique mondial.
Le texte intégral
Rappelons d'abord le poème dans son intégralité :
C'est un trou de verdure où chante une rivière
Accrochant follement aux herbes des haillons
D'argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c'est un petit val qui mousse de rayons.
Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l'herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.
Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.
Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.
Le contexte historique : la guerre de 1870
Pour comprendre ce poème, il faut le replacer dans son contexte. En juillet 1870, la France de Napoléon III déclare la guerre à la Prusse de Bismarck. La défaite française est rapide et humiliante : le 2 septembre 1870, Napoléon III capitule à Sedan — à moins de 30 kilomètres de Charleville, la ville natale de Rimbaud. L'adolescent voit de ses propres yeux les conséquences de la guerre : les convois de blessés, les soldats en déroute, la campagne ardennaise transformée en champ de bataille.
C'est dans ce contexte que Rimbaud écrit « Le Dormeur du Val », probablement en octobre 1870, lors de l'une de ses fugues. Le poème est retrouvé dans un cahier manuscrit connu sous le nom de « Recueil Demeny », du nom de Paul Demeny, un poète ami à qui Rimbaud confie ses textes. Rimbaud a 16 ans et demi. Il ne publiera jamais ce poème de son vivant.
Analyse du poème
La structure : un sonnet classique détourné
« Le Dormeur du Val » est un sonnet — forme poétique noble par excellence, héritée de Pétrarque et de la Renaissance. Deux quatrains (4 vers) suivis de deux tercets (3 vers), en alexandrins (12 syllabes). Les rimes sont croisées (ABAB) dans les quatrains et suivent le schéma CCD EED dans les tercets.
Mais Rimbaud détourne la forme classique. Le sonnet traditionnel est un poème d'amour ou de méditation philosophique. Ici, il devient un instrument de dénonciation de la guerre. La perfection formelle du sonnet — sa régularité, son harmonie — contraste violemment avec la réalité qu'il révèle dans le dernier vers. C'est cette tension entre la beauté de la forme et l'horreur du fond qui fait la puissance du poème.
Premier quatrain : un paysage idyllique
Le poème s'ouvre sur un décor de carte postale : un « trou de verdure », une rivière qui chante, le soleil qui luit, un petit val « qui mousse de rayons ». Tout est lumière, couleur, mouvement. La nature est personnifiée (la rivière « chante », elle « accroche » des reflets aux herbes), vivante et bienveillante. Le lecteur est plongé dans un paysage bucolique qui évoque la poésie romantique — Lamartine, Hugo, les promenades champêtres.
Rimbaud construit délibérément ce cadre idéal pour préparer le choc final. Le décor est un piège — et le lecteur n'en a pas conscience à la première lecture.
Deuxième quatrain : le soldat endormi
Un personnage apparaît : un « soldat jeune », bouche ouverte, tête nue, qui « dort » dans l'herbe. L'image est encore paisible — un jeune homme qui fait la sieste au soleil. Mais des indices troubles se glissent dans le tableau : il est « pâle », la lumière « pleut » sur lui (comme si elle ne pouvait plus le réchauffer), il baigne dans le « frais cresson bleu » (le bleu évoque la froideur, la mort).
Le mot « Dort » est répété trois fois dans le poème (vers 7, 9, 13). Cette insistance est le fil conducteur du mensonge poétique : Rimbaud nous dit que le soldat dort, alors qu'il est mort. Chaque occurrence du mot « dort » est une couche supplémentaire d'ironie tragique.
Premier tercet : les signaux d'alarme
Les indices deviennent plus explicites. Le soldat sourit « comme sourirait un enfant malade » — comparaison qui introduit la maladie, la faiblesse, la souffrance. Puis l'apostrophe à la Nature : « berce-le chaudement : il a froid ». Ce vers est bouleversant. Si le soldat dort au soleil, pourquoi aurait-il froid ? Parce qu'il ne dort pas. Parce qu'il est mort. Le froid est celui du cadavre.
Dernier tercet : la révélation
Le poème atteint son sommet dans les trois derniers vers. « Les parfums ne font pas frissonner sa narine » — ses sens sont éteints. « Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine / Tranquille. » Le rejet du mot « Tranquille » au début du vers 14 crée une pause, un instant de suspension. Puis la chute, brutale, en six mots : « Il a deux trous rouges au côté droit. »
Tout bascule. Le sommeil était la mort. Le paysage idyllique était un champ de bataille. Le jeune homme paisible était un cadavre. Les « deux trous rouges » — deux blessures par balle — sont d'une violence sèche qui contraste avec la douceur de tout ce qui précède. Le rouge du sang éclate dans le vert du val comme une tache indélébile.
Les figures de style principales
- L'antithèse centrale : nature vivante / soldat mort. Tout le poème repose sur ce contraste entre la vitalité du paysage et l'immobilité du corps.
- L'euphémisme : « il dort » pour « il est mort ». La figure maîtresse du poème, qui construit le suspense et prépare la révélation finale.
- La personnification : la rivière chante, la nature est priée de « bercer » le soldat. La nature est maternelle — mais impuissante face à la mort.
- Le rejet : « Tranquille » au vers 14, isolé en début de vers après un enjambement, crée un effet de suspension avant la chute.
- La synesthésie : mélange de sensations visuelles (couleurs), auditives (la rivière qui chante), tactiles (le froid) et olfactives (les parfums) qui composent un tableau sensoriel complet.
Pourquoi ce poème est un chef-d'œuvre
En 14 vers, Rimbaud accomplit ce que peu de poètes parviennent à faire en des centaines de pages : il dénonce la guerre sans jamais la nommer. Pas de bataille, pas d'ennemi, pas de discours politique. Juste un jeune homme dans l'herbe, un paysage lumineux, et deux trous rouges. La force du poème tient dans ce qu'il ne dit pas : il montre le résultat de la guerre — un corps de 20 ans dans un champ — et laisse le lecteur faire le reste.
C'est aussi un poème sur la jeunesse sacrifiée. Le soldat est « jeune », il sourit « comme un enfant ». Rimbaud, qui a le même âge que ce soldat, écrit depuis le même paysage ardennais. Le poème est un cri silencieux contre l'absurdité de la guerre, écrit par un adolescent qui refuse d'accepter que la beauté du monde puisse coexister avec la mort de ses semblables.
« Le Dormeur du Val » reste l'un des textes les plus enseignés en France et l'un des poèmes les plus universels sur la guerre — aux côtés de « Dulce et Decorum Est » de Wilfred Owen et de « In Flanders Fields » de John McCrae.
« Ce poème dit tout de la guerre en ne la nommant jamais. C'est la marque des très grands textes : ils font confiance au lecteur. » — Jean-Michel Maulpoix, spécialiste de Rimbaud