L'ombre derrière le génie
L'Autre Rimbaud de David Le Bailly, publié en janvier 2020 aux éditions L'Iconoclaste, est un récit-enquête captivant qui éclaire l'une des figures les plus méconnues de l'histoire littéraire française : Isabelle Rimbaud (1860-1917), la sœur cadette d'Arthur Rimbaud. Car derrière le mythe du poète foudroyant — celui qui a révolutionné la poésie à 17 ans avant de tout abandonner pour l'Afrique — se cache une autre histoire, celle de la femme qui a consacré sa vie à façonner, protéger et, selon certains, trahir la mémoire de son frère.
David Le Bailly, journaliste au Nouvel Observateur puis à L'Obs, livre un texte qui tient à la fois du récit biographique, de l'enquête littéraire et de la méditation personnelle. Le résultat est un livre passionnant qui renouvelle notre regard sur l'un des poètes les plus célébrés au monde.
Résumé de l'enquête
La famille Rimbaud : une maison de silence
Le livre commence par un portrait de la famille Rimbaud, ancrée dans les Ardennes. Le père, Frédéric Rimbaud, capitaine d'infanterie, abandonne le foyer familial en 1860. La mère, Vitalie Rimbaud, née Cuif, est une femme austère, autoritaire et profondément catholique qui élève seule ses quatre enfants dans la ferme de Roche, près de Charleville. Arthur (né en 1854) et Isabelle (née en 1860) grandissent dans un climat de rigueur religieuse et de discipline sévère.
Le Bailly montre comment cette famille fracturée — un père absent, une mère inflexible — a façonné le destin des deux enfants dans des directions opposées : Arthur, le rebelle absolu qui fuira vers la poésie, l'errance et l'Afrique ; Isabelle, la fille dévouée qui restera au foyer, soumise aux volontés maternelles, écrasée par la personnalité de son frère et de sa mère.
Isabelle, gardienne du temple
Après la mort d'Arthur Rimbaud à Marseille le 10 novembre 1891, à l'âge de 37 ans, d'un cancer des os, Isabelle se retrouve seule dépositaire de l'héritage littéraire de son frère. C'est elle qui possède les manuscrits, les lettres, les documents. Et c'est elle qui va entreprendre un travail colossal — et controversé — de mise en forme du mythe.
Le Bailly documente avec précision comment Isabelle a :
- Réécrit la mort d'Arthur : Dans ses récits, elle affirme que son frère s'est converti au catholicisme sur son lit de mort, demandant les derniers sacrements et mourant en chrétien repenti. Cette version — contestée par plusieurs témoins — a durablement marqué la légende rimbaldienne. La « conversion » de Rimbaud reste un débat brûlant chez les spécialistes.
- Censuré les manuscrits : Isabelle a détruit ou caviardé certaines lettres et certains textes de son frère qu'elle jugeait immoraux — notamment ceux qui faisaient référence à sa relation avec Paul Verlaine. L'ampleur de ces destructions reste débattue, mais Le Bailly montre qu'elles furent significatives.
- Contrôlé l'image publique : En collaborant avec Paterne Berrichon (Pierre Dufour), qu'elle épouse en 1897, Isabelle publie une biographie autorisée d'Arthur qui le présente comme un aventurier chrétien, un explorateur vertueux — très loin du poète voyou, bisexuel et iconoclaste que révèlent ses textes.
Le Bailly enquêteur
L'originalité du livre tient à la méthode de Le Bailly. Le journaliste ne se contente pas de compiler les sources existantes : il mène une véritable enquête de terrain. Il se rend à Roche, dans la ferme familiale des Rimbaud (aujourd'hui en ruines). Il fouille les archives départementales des Ardennes. Il consulte des documents inédits, rencontre des descendants, des spécialistes, des « rimbaldiens » passionnés.
Le récit alterne entre le passé — la vie d'Isabelle, la mort d'Arthur, la construction du mythe — et le présent — les pas de Le Bailly dans les Ardennes, ses rencontres, ses doutes. Cette structure en miroir donne au livre un souffle narratif qui le rapproche du roman, tout en maintenant la rigueur de l'enquête journalistique.
Les thèmes majeurs
Le mythe contre la vérité
Le cœur du livre est la tension entre le mythe Rimbaud — le génie foudroyant, le poète maudit, l'homme qui a dit adieu à la littérature — et la réalité historique, plus complexe et plus trouble. Le Bailly montre qu'Isabelle n'a pas seulement protégé la mémoire de son frère : elle l'a reconstruite selon ses propres valeurs (catholiques, conservatrices, respectables). Le Rimbaud que nous connaissons est en partie une création d'Isabelle.
La condition féminine au XIXe siècle
Isabelle Rimbaud est aussi le portrait d'une femme prisonnière de son époque. Intelligente, cultivée, dotée d'une volonté de fer, elle aurait pu avoir un destin remarquable dans d'autres circonstances. Mais la société du XIXe siècle, la domination de sa mère et l'ombre écrasante de son frère l'ont enfermée dans un rôle de gardienne — gardienne du foyer, gardienne des manuscrits, gardienne du mythe. Le Bailly porte sur elle un regard empathique, sans jamais excuser les falsifications.
L'héritage littéraire
Le livre pose une question vertigineuse : qui possède l'œuvre d'un écrivain après sa mort ? Les héritiers ? Les éditeurs ? Les lecteurs ? Le cas Rimbaud est exemplaire : sans Isabelle, de nombreux textes auraient été perdus. Mais avec Isabelle, d'autres ont été détruits ou altérés. La mémoire littéraire est toujours un compromis entre préservation et trahison.
Notre avis
L'Autre Rimbaud est un livre remarquable, qui se lit avec la même avidité qu'un roman policier. David Le Bailly a le talent de rendre vivants des personnages du XIXe siècle et de transformer une enquête littéraire en récit haletant. Le portrait d'Isabelle est nuancé, jamais manichéen : on comprend ses motivations sans approuver ses méthodes.
C'est aussi un livre important pour tous ceux qui aiment Rimbaud. Après l'avoir lu, on ne lit plus Le Bateau ivre ou Une saison en enfer de la même façon : on sait désormais que derrière chaque vers qui nous est parvenu, il y a eu le filtre d'Isabelle — sa dévotion, ses ciseaux et ses silences.
« Il y a deux Rimbaud : celui qu'Arthur a été, et celui qu'Isabelle a voulu qu'il soit. Ce livre raconte l'écart entre les deux. » — L'Obs