Le Seuil : l'éditeur qui fait penser la France
Les éditions du Seuil, fondées en 1935, occupent une place unique et irremplaçable dans le paysage éditorial français. Ni le plus gros éditeur (loin derrière Hachette et Editis), ni le plus ancien (Gallimard date de 1911, Flammarion de 1875), le Seuil est l'éditeur de l'engagement intellectuel par excellence. Philosophie, sciences humaines, sociologie, histoire, littérature engagée : son catalogue est une bibliothèque de la pensée critique française du XXe et du XXIe siècle. Publier au Seuil, c'est prendre position. C'est affirmer que les idées comptent autant que les récits.
Dans un monde éditorial de plus en plus dominé par les logiques commerciales et les best-sellers, le Seuil maintient une ligne éditoriale exigeante qui fait de lui un repère pour les intellectuels, les universitaires, les enseignants et les lecteurs engagés. C'est une maison qui a façonné le débat public français pendant près d'un siècle.
Les origines : un éditeur catholique progressiste (1935-1960)
Le Seuil est fondé en 1935 par deux hommes : Jean Bardet, l'homme d'affaires, et Paul Flamand, l'intellectuel. Le nom « Le Seuil » est choisi pour évoquer un passage, une frontière, un lieu de transition — image prophétique pour une maison qui ne cessera de bousculer les certitudes.
À ses débuts, le Seuil est un éditeur catholique progressiste, proche du courant personnaliste d'Emmanuel Mounier (fondateur de la revue Esprit, publiée au Seuil). Cette orientation n'est pas anodine : dans la France des années 1930-1940, le catholicisme progressiste est une force politique et intellectuelle majeure, engagée contre le fascisme, pour la justice sociale et le dialogue avec le marxisme.
Pendant l'Occupation, le Seuil maintient son activité sans collaborer avec l'ennemi — une posture honorable dans un monde éditorial où certains éditeurs se sont compromis. Après la Libération, la maison prend un virage décisif vers les sciences humaines et la littérature engagée.
Les combats fondateurs : la guerre d'Algérie et Mai 68
C'est pendant la guerre d'Algérie (1954-1962) que le Seuil forge définitivement son identité d'éditeur engagé. Sous la direction de Paul Flamand, la maison publie des textes ouvertement anticolonialistes qui lui valent des saisies, des procès et des menaces :
- Les témoignages de soldats français sur la torture en Algérie.
- Les textes de Frantz Fanon — Peau noire, masques blancs (1952), texte fondateur de la pensée postcoloniale.
- Les ouvrages de Pierre Vidal-Naquet sur la torture pratiquée par l'armée française.
Ces publications font du Seuil un symbole de la résistance intellectuelle à la guerre d'Algérie, aux côtés des Éditions de Minuit (qui publient La Question d'Henri Alleg). Le Seuil paie le prix de cet engagement : des livres sont saisis, des procès sont intentés, mais la maison ne recule pas.
En Mai 1968, le Seuil est naturellement au cœur de l'effervescence intellectuelle. La maison publie les textes des penseurs qui nourrissent la révolte étudiante et ouvrière. Les années qui suivent verront l'explosion du catalogue en sciences humaines, faisant du Seuil l'éditeur de référence du structuralisme, de la psychanalyse et de la sociologie critique.
Le catalogue légendaire : les sciences humaines
Le Seuil a publié — et continue de publier — les plus grands intellectuels français du XXe siècle. Son catalogue en sciences humaines est probablement le plus prestigieux au monde :
- Roland Barthes — Mythologies (1957), Le Degré zéro de l'écriture, S/Z, Fragments d'un discours amoureux (1977). Barthes est le penseur emblématique du Seuil : brillant, inclassable, révolutionnaire. Mythologies, analyse sémiologique de la culture populaire française (le catch, le Tour de France, le steak-frites), est l'un des essais les plus vendus de l'histoire de l'édition française.
- Pierre Bourdieu — La Distinction (1979), La Misère du monde (1993), Les Héritiers (avec Passeron). Le sociologue le plus influent du XXe siècle français a publié l'essentiel de son œuvre au Seuil. La Distinction, analyse des goûts culturels comme mécanismes de domination sociale, est un classique mondial des sciences sociales.
- Jacques Lacan — Écrits (1966). Le texte fondateur de la psychanalyse lacanienne, publié au Seuil dans la collection « Le Champ freudien ». Un livre réputé illisible qui s'est vendu à des centaines de milliers d'exemplaires.
- Edgar Morin — La Méthode (6 volumes, 1977-2004), L'An zéro de l'Allemagne. Le penseur de la complexité, auteur d'une œuvre immense et transdisciplinaire.
- Emmanuel Todd — La Chute finale (1976, où il prédit l'effondrement de l'URSS), Après l'Empire, Qui est Charlie ?. Le démographe-polémiste qui agite le débat public à chaque publication.
- Tzvetan Todorov — Introduction à la littérature fantastique, Nous et les autres.
- Julia Kristeva — Pouvoirs de l'horreur, Histoires d'amour.
Le catalogue littéraire
Le Seuil n'est pas seulement un éditeur d'essais. Son catalogue littéraire, moins volumineux que celui de Gallimard ou Grasset, est d'une qualité remarquable :
- Philippe Sollers et la revue Tel Quel — Dans les années 1960-1970, Sollers fait du Seuil le quartier général de l'avant-garde littéraire française. La revue Tel Quel publie des textes de Derrida, Kristeva, Barthes et bouleverse la théorie littéraire.
- Mathias Énard — Boussole (Prix Goncourt 2015), roman-fleuve érudit sur les relations entre Orient et Occident. Une consécration majeure pour le Seuil en littérature.
- Maylis de Kerangal — Réparer les vivants (2014), récit d'une transplantation cardiaque devenu un phénomène de librairie et un classique contemporain.
- Leïla Slimani — Chanson douce (Prix Goncourt 2016). Avant de migrer vers Gallimard, Slimani a publié ses premiers livres au Seuil.
La collection Points : le poche du Seuil
Lancée en 1970, la collection Points est l'équivalent de Folio (Gallimard) pour le Seuil : une collection de poche au catalogue immense couvrant littérature, essais, sciences humaines, policier (Points Policier, dirigée par François Guérif) et documents. Plus de 5 000 titres au catalogue, reconnaissables à leur format carré caractéristique et à leurs couvertures graphiques.
Points Policier a notamment contribué à faire connaître en France des auteurs de polar étrangers majeurs : les Suédois Henning Mankell et Stieg Larsson (Millénium), l'Islandais Arnaldur Indridason, l'Italien Andrea Camilleri.
Le Seuil aujourd'hui
Depuis 2004, le Seuil fait partie du groupe La Martinière (lui-même intégré au groupe Média-Participations, un groupe familial belge). Il publie environ 400 titres par an — un volume modeste comparé aux milliers de titres publiés par Hachette, mais qui reflète un choix éditorial assumé : la qualité plutôt que la quantité.
La maison reste la référence incontestée en sciences humaines et en littérature engagée. Elle continue de publier les penseurs qui animent le débat public français : Thomas Piketty (Le Capital au XXIe siècle, best-seller mondial traduit dans 40 langues), Didier Eribon (Retour à Reims), Édouard Louis (avant son départ pour d'autres maisons).
Les défis du Seuil
Comme tous les éditeurs de taille moyenne, le Seuil fait face à des défis structurels :
- La concentration du secteur, dominé par deux géants (Hachette et Editis), réduit les marges de manœuvre des éditeurs indépendants.
- Le renouvellement des auteurs en sciences humaines : après Barthes, Bourdieu, Lacan, Morin, le Seuil doit trouver les prochains grands penseurs.
- La concurrence des éditeurs anglo-saxons sur le marché des essais, de plus en plus traduits et vendus en France.
« Le Seuil n'est pas un éditeur qui vend des livres. C'est un éditeur qui change les idées. Et changer les idées, c'est changer le monde. » — Jean-Claude Guillebaud